Le ciel comme dernier territoire
La résistance emprunte parfois des chemins inattendus : ni fusils, ni slogans tonitruants, mais un geste d’enfant, un éclat de rire, un morceau de toile colorée qui s’arrache à la pesanteur. Cette manière de résister ne pouvait émaner que d’un peuple qui, depuis des décennies, endure les bombardements, affronte l’occupation et survit aux tragédies de la guerre.
A Burin, modeste village de Cisjordanie occupée, la contestation prend depuis plus de quinze ans la forme d’un cerf-volant. Chaque été, ces fragiles oiseaux de papier montent dans le ciel comme une réponse silencieuse à l’avancée inexorable des colonies sionistes.
Le spectacle est saisissant : au sommet de la colline, des enfants courent en tenant leur ficelle, les yeux rivés sur les nuages. A quelques centaines de mètres seulement, les maisons de la colonie de Har Bracha, implantée en 1983 en violation du droit international, selon les Nations unies, dominent le paysage. Entre ces deux mondes, il n’y a ni frontière visible ni mur infranchissable : seulement une lutte inégale pour une terre qui se rétrécit chaque année.
«Si nous ne pouvons plus atteindre nos terres, nos cerfs-volants, eux, peuvent le faire», tel est le concept de l’opération, affirment les habitants. La formule est d’une simplicité bouleversante, elle exprime l’impuissance d’une population privée progressivement de ses vergers, de ses oliviers, de ses chemins familiers. Lorsque la terre échappe à ceux qui l’ont cultivée pendant des générations, il reste encore le ciel. Aucun colon ne peut en revendiquer la propriété.
Le festival est né en 2009, alors que les habitants protestaient déjà contre l’extension de Har Bracha. Depuis, les alertes des organisations internationales n’ont cessé de se multiplier. Attaques de colons, oliviers déracinés, violences contre les habitants : le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU documente ces exactions depuis des années. Or, depuis l’occupation de Gaza, la situation s’est encore aggravée. Les Nations unies constatent une hausse spectaculaire des violences commises par des colons, tandis que plusieurs responsables politiques sionistes appellent désormais ouvertement à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie.
Dans ce contexte, voir un clown maquiller des enfants ou entendre quelques notes de musique relève presque de l’insolence. Pourtant, c’est précisément cette normalité que les habitants veulent préserver.
La fête elle-même demeure sous surveillance. Avant de s’installer sur la colline, les villageois vérifient qu’aucun groupe de colons ne rôde dans les environs. Certains renoncent quelquefois après une attaque. D’autres viennent pour évacuer les tensions dans un quotidien écrasé par la guerre, la peur et une crise économique étouffante. La gratuité de l’événement devient alors un luxe, presque un acte de solidarité.
Les cerfs-volants ne sont donc pas un divertissement ; ils sont une déclaration d’existence ; ils rappellent qu’un peuple continue d’habiter ces collines, d’y faire grandir ses enfants, d’y entretenir sa mémoire.
Lorsque le vent retombe, les cerfs-volants redescendent, mais leur message demeure suspendu dans les consciences. On peut confisquer des champs, arracher des oliviers, dresser des colonies et des barrières. Il est plus difficile d’étouffer l’espérance. Tant qu’un enfant fera courir un cerf-volant dans le ciel de Burin, une part de cette terre continuera de proclamer qu’elle refuse de se résigner.



