Coupures d’électricité en Tunisie : les véritables raisons d’une crise annoncée
Les coupures d’électricité que connaît aujourd’hui la Tunisie sont avant tout le résultat d’un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande. Face à une consommation qui augmente, notamment durant les pics estivaux, le pays manque de nouvelles capacités de production disponibles.
La question centrale est donc la suivante : pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas accéléré davantage le développement des énergies renouvelables alors que le pays dispose d’un potentiel solaire et éolien exceptionnel ?
Les concessions : une solution pour renforcer la STEG, pas pour la remplacer
Contrairement à certaines critiques, les concessions d’énergies renouvelables ne signifient pas la privatisation du secteur électrique.
Le principe est simple : l’investisseur privé finance et construit la centrale, puis vend l’électricité produite à la STEG dans le cadre d’un contrat d’achat. La STEG reste donc l’acteur central : elle achète l’électricité, gère le réseau et assure la distribution.
Ce modèle permet surtout d’ajouter rapidement de nouvelles capacités sans imposer à la STEG de supporter seule des investissements lourds, alors que sa situation financière limite sa capacité d’investissement.
Les concessions photovoltaïques ont ainsi été conçues comme un outil permettant d’accélérer la transition énergétique et de soulager l’entreprise publique.
Une opposition syndicale qui a ralenti le développement des projets
Depuis plusieurs années, la Fédération Générale de l’Électricité et du Gaz (FGEG), affiliée à l’UGTT, s’oppose à l’ouverture de la production électrique aux opérateurs privés. Le syndicat défend le rôle exclusif de la STEG dans la production d’électricité.
Cette position a contribué à ralentir certaines réformes et certains projets renouvelables. Le Transnational Institute a documenté les tensions entre les réformes d’ouverture du secteur énergétique et les oppositions syndicales.
“L’affirmation selon laquelle les entreprises privées fournissent de meilleurs services pour un prix inférieur ne se confirme pas dans les faits. Au contraire, alors que les États ont recours aux PPP pour des raisons de développement, les entreprises privées privilégient avant tout le profit dans le cadre de ces contrats, et cet aspect de divergence d’intérêts a souvent été négligé. Ces partenariats induisent généralement une augmentation des prix, mais aussi des violations du droit du travail, une baisse de la qualité des services et l’incapacité à mettre en œuvre une stratégie climatique ambitieuse. La loi tunisienne relative aux PPP, promulguée fin 2015, ne fournit pas d’outils suffisants à l’État pour faire face aux impacts négatifs de ces types de projets, ni pour assurer la protection des intérêts publics et citoyens. Aucun droit de compensation pour les communautés affectées n’est envisagé, pas plus que des mécanismes de contrôle et de supervision par le gouvernement – pour empêcher l’accaparement des terres, par exemple”, comme l’a expliqué
L’exemple le plus connu est celui de la centrale solaire de Tataouine. En 2020, alors que la centrale était achevée, son raccordement au réseau a été retardé dans le cadre d’un conflit avec la Fédération Générale de l’Électricité et du Gaz. Le ministère de l’Industrie avait alors accusé les acteurs syndicaux de bloquer l’exploitation du projet.
“Une autre centrale électrique a été construite à Tataouine et fut prête à être mise en service en juin 2020. Cependant, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) a bloqué le raccordement de la centrale au réseau national,affirmant que le processus conduirait finalement à la privatisation de la STEG. Cette situation n’a pas été résolue à ce jour, la centrale attendant d’être connectée au réseau électrique national pendant que les négociations avec le syndicat se poursuivent…”, a ajouté la même source
Le paradoxe actuel
Aujourd’hui, certains représentants syndicaux expliquent que la crise énergétique est liée au retard des concessions. Pourtant, ces mêmes mécanismes ont été contestés pendant des années.
Les concessions permettent justement à la STEG d’obtenir de nouvelles capacités sans financer seule les centrales. Retarder ces projets revient donc à retarder des moyens supplémentaires qui auraient pu réduire le déficit entre l’offre et la demande.
Sur un autre plan, les défenseurs d’un modèle 100 % public affirment que la STEG devrait réaliser elle-même tous les projets renouvelables. Mais cette position doit être évaluée à partir des résultats réels.
Le parc éolien de Kchabta–Metline à Bizerte, développé par la STEG, représente une capacité installée d’environ 190 MW. Pourtant, selon plusieurs observations du secteur, la production effective du parc serait aujourd’hui très inférieure à sa capacité nominale. En raison de l’arrêt d’une partie des éoliennes pour des opérations de maintenance et du retard dans le renouvellement de certains équipements, la production moyenne serait tombée à environ 10 MW.
Cette situation illustre la différence fondamentale entre la puissance installée sur le papier et la puissance réellement disponible pour alimenter le réseau. Dans un contexte de tensions sur l’approvisionnement électrique, ce qui compte n’est pas uniquement le nombre de mégawatts annoncés mais l’électricité effectivement produite et injectée dans le système.
À l’inverse, les centrales solaires développées sous le régime des concessions, notamment à Kairouan et Tozeur, illustrent un modèle basé sur la rapidité de réalisation et l’injection de nouvelles capacités dans le réseau.
La comparaison doit se faire sur les données de production réelles, mais elle pose une question essentielle : dans une situation de crise, la Tunisie peut-elle se permettre de dépendre d’un seul modèle d’investissement ?
La polémique persistante autour des concessions de 500 MW
La controverse autour des concessions dans les énergies renouvelables ne s’est pas arrêtée aux premiers projets. Les cinq projets photovoltaïques totalisant près de 500 MW ont vu leurs contrats signés en mars 2025, mais leur approbation officielle n’est intervenue qu’en mai 2026.
Ce délai de plus d’une année a été marqué par une vive polémique au Parlement ainsi que par l’opposition de la Fédération Générale de l’Électricité et du Gaz. Les critiques portaient notamment sur le recours aux investisseurs privés, les modalités contractuelles et les implications de ces projets pour le secteur électrique national.
Pendant cette période, alors que le pays faisait face à des tensions croissantes sur son système électrique, ces capacités supplémentaires sont restées bloquées dans les circuits administratifs et institutionnels avant leur validation définitive.
Le paradoxe demeure aujourd’hui : alors que le retard des projets renouvelables est régulièrement présenté comme l’une des causes de la crise énergétique, plusieurs projets attribués depuis plus d’un an attendent encore la signature de leur contrat d’achat d’électricité (PPA), étape indispensable pour mobiliser les financements et démarrer la construction.
Cette situation montre que le retard des énergies renouvelables en Tunisie ne résulte pas uniquement de contraintes techniques ou financières. Il est également lié aux controverses politiques, syndicales et administratives qui continuent de ralentir la mise en œuvre de projets pourtant considérés comme stratégiques pour la sécurité énergétique du pays.
Ceci pour dire que la crise électrique actuelle n’est pas due à une seule cause : elle résulte de la hausse de la demande, des contraintes financières de la STEG, de la baisse de certaines capacités effectivement disponibles et des retards accumulés dans les investissements énergétiques.
Les faits montrent que l’opposition aux mécanismes de concession a contribué à ralentir l’arrivée de nouvelles capacités renouvelables. Ils montrent également que les controverses politiques et syndicales continuent aujourd’hui de retarder l’approbation et la mise en œuvre de projets pourtant nécessaires au renforcement du système électrique national.
Le débat ne devrait plus opposer la STEG au secteur privé. La STEG restera indispensable pour garantir la stabilité du réseau et la sécurité d’approvisionnement. Mais dans un contexte financier difficile et face à une demande énergétique en constante progression, mobiliser tous les investissements disponibles est devenu une nécessité pour garantir la sécurité énergétique de la Tunisie et réduire le risque de nouvelles coupures d’électricité.



