Culture

Mes Humeurs – Le Mage du Kremlin : anatomie du pouvoir selon Poutine

  • 25 juillet 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs – Le Mage du Kremlin : anatomie du pouvoir selon Poutine

La Presse — Je viens de lire Le Mage du Kremlin (Gallimard) de Giuliano da Empoli, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, finaliste du prix Goncourt et vendu à plus de 500.000 exemplaires. Dès sa parution, le livre a été salué par la critique comme un véritable phénomène littéraire et son succès en a fait une œuvre de référence internationale pour de nombreux acteurs et observateurs de la Russie contemporaine.

À mi-chemin entre le roman et le récit politique, l’ouvrage, remarquablement documenté, s’inspire largement de faits réels pour retracer les mécanismes qui ont accompagné l’ascension de Vladimir Poutine. Une lecture particulièrement stimulante pour les passionnés de géopolitique et les connaisseurs du monde russe.

Le narrateur de cette histoire est Vadim Baranov, un intellectuel brillant, ancien artiste d’avant-garde, issu d’une famille cultivée, qui devient le conseiller officieux du Kremlin. Giuliano da Empoli, ancien conseiller de Matteo Renzi, ne cache pas que ce personnage est largement inspiré de Vladislav Sourkov, longtemps considéré comme l’éminence grise de Vladimir Poutine et l’un des principaux théoriciens du « poutinisme ». On lui attribue notamment les concepts de « verticale du pouvoir » et de « démocratie souveraine », deux notions qui irriguent la pensée politique du maître du Kremlin.

Qu’entend-on par ces deux concepts ? Baranov l’explique en une formule éclairante : « L’imaginaire de toute société s’articule sur deux dimensions. L’axe horizontal correspond à la proximité du quotidien; l’axe vertical renvoie à l’autorité ».

À travers cette grille de lecture, le roman revisite l’histoire récente de la Russie. Les dernières années de l’Union soviétique, puis la décennie qui suit sa disparition, apparaissent comme celles de l’effacement progressif de l’autorité de l’État. Mikhaïl Gorbatchev rompt avec la distance traditionnelle du pouvoir en allant spontanément à la rencontre des citoyens, un comportement inimaginable chez ses prédécesseurs.

Boris Eltsine accentue encore cette rupture. Son style direct et parfois excessif contribue à brouiller l’image de la fonction présidentielle. On se souvient notamment de cette rencontre à New York avec Bill Clinton (citée par l’auteur), où le président américain peine à retenir son hilarité devant un Boris Eltsine manifestement éméché. Les médias occidentaux feront abondamment leurs gros titres de cet épisode, devenu, à leurs yeux, le symbole de l’affaiblissement du pouvoir russe.

Le roman décrit également les bouleversements économiques de cette période. L’ouverture brutale au libéralisme, conjuguée à l’effondrement des institutions, favorise l’émergence d’oligarques qui profitent du vide laissé par l’État pour bâtir d’immenses fortunes. Aux yeux de nombreux Russes, cette décennie restera celle du désordre, des inégalités et de l’humiliation nationale.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Vladimir Poutine. Ancien officier du KGB, discipliné (ni alcool ni tabac), sportif, discret, peu enclin aux démonstrations publiques, il incarne le retour à l’autorité « verticale ». Très vite, il entreprend de restaurer le pouvoir et le prestige de l’État. Sa confrontation avec plusieurs oligarques, parmi lesquels Boris Berezovski, marque les esprits et contribue à façonner son image d’homme fort.

Pour une partie importante de la population, il devient celui qui rétablit l’ordre, combat le chaos des années 1990 et rend à la Russie une partie de la fierté qu’elle estimait avoir perdue. Da Empoli montre ainsi combien le poutinisme s’inscrit dans une tradition politique profondément enracinée dans l’histoire russe, où la stabilité de l’État prime souvent sur le pluralisme.

La question ukrainienne occupe naturellement une place dans le récit. Le roman restitue la manière dont Vladimir Poutine perçoit l’histoire de l’Ukraine et son environnement géopolitique. Selon cette vision, l’élargissement progressif des institutions occidentales vers l’est est interprété comme une menace directe contre les intérêts stratégiques de la Russie. L’auteur ne présente pas cette perception comme une vérité historique, mais comme la logique interne qui guide le raisonnement du pouvoir russe et éclaire les décisions prises au Kremlin.

C’est là toute la force du Mage du Kremlin. Loin d’être un plaidoyer ou un réquisitoire, le roman cherche avant tout à comprendre les ressorts d’un système politique et la psychologie de ceux qui l’incarnent. En pénétrant les coulisses du pouvoir, Giuliano da Empoli offre une réflexion saisissante sur la fabrication des récits politiques, la manipulation des perceptions et les illusions de la puissance.

Auteur

Hamma Hannachi

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