Mes Humeurs : La baguette sans frontières de Zahia Ziouani
La Presse — Avant d’être une cheffe d’orchestre, Zahia Ziouani est une passeuse. Depuis plus de vingt-cinq ans, elle défend une idée de la musique qui ne connaît ni frontières, ni privilèges, ni territoires réservés. A Avignon, dans le cadre du Festival Off, avec son orchestre Divertimento, elle présente Cosmopole, du Zénith au couchant, un concert de musique contemporaine qui embrasse les rives de la Méditerranée, de la France à la Turquie, en passant par l’Afrique du Nord. Un voyage où les partitions deviennent des ponts et où les peuples se reconnaissent dans une même vibration. Sur les ondes de France Musique, elle est revenue sur son parcours et a exposé les fondements de sa démarche. On ressort de cet entretien éclairé, tant son propos est étayé, sa réflexion rigoureuse et sa conviction profonde.
Le titre du spectacle résume à lui seul cette ambition. « Cosmopole » évoque une cité idéale, ouverte à toutes les langues, à toutes les mémoires, à toutes les sensibilités. « Du Zénith au couchant» dessine la course du soleil sur cette mer intérieure qui, depuis Homère jusqu’à Albert Camus, n’a cessé d’être un lieu de rencontres, d’échanges et parfois de déchirements. Zahia Ziouani choisit d’en retenir la lumière.
Fondé en 1998, l’Orchestre Divertimento porte déjà dans son nom une promesse d’ouverture (une Humeur ancienne évoque le parcours de cet orchestre).
Cette philosophie irrigue l’ensemble de son répertoire; chez elle, les hiérarchies musicales perdent leur raison d’être. Debussy dialogue avec Idir, le chant populaire berbère répond aux harmonies impressionnistes ; Mikis Theodorakis rencontre Rimski-Korsakov ; Cécile Chaminade converse avec Fayrouz. Ces rapprochements ne relèvent ni de l’effet de mode ni du simple métissage. Ils révèlent des affinités secrètes, des paysages sonores qui se répondent à travers les siècles et les cultures ; une mélodie kabyle peut contenir la même nostalgie qu’une page symphonique française, un chant grec peut porter la même intensité qu’une romance orientale.
Son parcours lui a permis de diriger de nombreux orchestres du bassin méditerranéen. L’Italie, Chypre et d’autres pays ont accueilli cette musicienne dont la baguette semble naturellement accordée au rythme de cette mer commune. Partout, elle retrouve des traditions qui, malgré leurs différences, parlent une langue universelle, les timbres changent, les accents varient, mais la musique demeure ce territoire où chacun peut reconnaître une part de lui-même.
Dès lors, une question me vient naturellement à l’esprit : à quand la Tunisie? Carthage, Dougga, El Jem ou Hammamet. Comment imaginer qu’une artiste dont le projet est précisément de relier les rives méditerranéennes n’ait pas encore pleinement inscrit son aventure musicale dans notre pays (avis aux directeurs de festivals) où les héritages arabes, andalous, ottomans, africains et européens se rencontrent depuis des siècles ? La Tunisie possède des orchestres, des conservatoires, des festivals prestigieux et un public curieux, sensible aux dialogues entre les cultures; la venue de Zahia Ziouani y trouverait une résonance particulière.
Car son travail dépasse largement le concert. Il est aussi un acte civique. En donnant une place égale aux compositeurs consacrés et aux musiques populaires, elle rappelle que la culture n’est jamais figée. Elle circule, se transforme, emprunte des chemins inattendus ; les frontières des émotions n’ont pas de limites. Bref, la musique ne demande pas de passeport.
En suivant la trajectoire du soleil d’une rive à l’autre de la Méditerranée, Zahia Ziouani ne dirige pas seulement un orchestre, elle compose une géographie du dialogue, dans le mouvement de sa baguette, les cultures cessent de s’affronter pour s’écouter. Et l’on se prend à rêver que ce concert poursuive ( un jour qui sait) son voyage jusqu’à Tunis, où une nouvelle rive viendrait enrichir cette Méditerranée musicale qu’elle dessine avec tant d’élégance et de conviction.



