Culture

« Vous dansez alors qu’on meurt ailleurs » : jusqu’où va le procès fait à la culture ?

  • 3 août 2026
  • 5 min de lecture
« Vous dansez alors qu’on meurt ailleurs » : jusqu’où va le procès fait à la culture ?

« Vous dansez alors que nos frères sont massacrés en Palestine ! », « Regagner le droit chemin vaut mieux que de danser et de porter des tenues légères » ou encore « Les fonds consacrés aux festivals devraient être affectés à la rénovation des écoles et des infrastructures ». À chaque saison estivale, ces réactions ressurgissent avec une régularité presque mécanique dans les débats sur les réseaux sociaux.

Ces expressions révèlent une interrogation devenue récurrente : dans une société confrontée à des difficultés économiques, sociales et géopolitiques, quelle place faut-il encore accorder à la culture ? La question des priorités publiques est légitime. Aucun pays ne peut ignorer ses urgences sociales, ses contraintes économiques ou les crises qui traversent le monde. Mais opposer systématiquement culture, éducation, santé et développement revient à considérer qu’une société doit choisir entre répondre à ses besoins fondamentaux et préserver ses espaces de création, de réflexion et de rassemblement. La culture façonne l’identité collective, transmet des valeurs, porte la liberté d’expression et tisse le lien social. En temps de crise, l’art ne disparaît pas : il devient le moyen de raconter les blessures, de préserver la mémoire et de se projeter vers l’avenir.

L’art comme réponse aux crises

La culture façonne l’identité collective, transmet des valeurs, porte la liberté d’expression et tisse le lien social. En temps de crise, l’art ne disparaît pas : il devient le moyen de raconter les blessures, de préserver la mémoire et de se projeter vers l’avenir. Au pays de l’oncle Sam, Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939) transforme l’exode des fermiers ruinés par la Grande Dépression en récit fondateur, donnant voix et dignité à des millions d’Américains anonymes. Du côté de la Méditerranée, La Peste d’Albert Camus (1947) fait d’une épidémie fictive à Oran le miroir de l’Occupation, un espace où penser la solidarité et la résistance face au malheur. Le monde arabe, lui, a son propre chantre de la résistance : la poésie de Mahmoud Darwish érige l’exil palestinien en patrimoine partagé, permettant à tout un peuple de préserver sa mémoire et d’affirmer son identité par d’autres voies que la politique ou les armes. Trois contextes, une même vérité : loin d’être un luxe réservé aux temps fastes, la création surgit précisément dans l’épreuve, pour donner à l’homme un sens, une mémoire et un horizon.

Ce que disent réellement les chiffres

Les chiffres disponibles permettent de relativiser l’idée selon laquelle la culture occuperait une place disproportionnée dans les dépenses des citoyens. Selon les résultats de l’Enquête nationale sur le budget, la consommation et le niveau de vie des ménages 2021, publiés par l’Institut national de la statistique (INS) le 10 février 2023, puis complétés par les volumes détaillés diffusés le 14 novembre 2023, les dépenses consacrées aux loisirs et à la culture représentent environ 2 à 3 % du budget de consommation des ménages.

Cette part relativement limitée ne signifie toutefois pas une absence d’intérêt pour les activités culturelles. Selon l’étude « État des lieux et potentiel des industries culturelles et créatives en Tunisie », réalisée par la BIAT en 2018, le marché intérieur des biens culturels et du divertissement a atteint environ 344 millions de dinars en 2015, en progression de 14 % depuis 2010. La culture ne représente pourtant que 1,14 % des dépenses des ménages. Le paradoxe tunisien apparaît ainsi clairement : une demande culturelle en progression, mais un secteur sous-structuré, dont le potentiel économique demeure largement inexploité. Le budget du ministère des Affaires culturelles illustre ce déséquilibre : fixé à 460,969 millions de dinars pour 2026, contre 425,490 millions en 2025, soit une hausse de 8 %, il ne représente pourtant que 0,73 % du budget de l’État.

Cette idée d’une culture sans réel poids économique est également contredite par les expériences internationales. En France, selon le ministère de la Culture, le poids économique direct de la culture a atteint 49,5 milliards d’euros de valeur ajoutée en 2023, soit environ 2 % du produit intérieur brut (PIB). Ce périmètre comprend notamment le spectacle vivant, l’audiovisuel, le livre, la presse, le patrimoine, l’architecture et les arts visuels. Ces chiffres rappellent que la culture est aussi une activité capable de générer de la valeur, des emplois et des opportunités, et qu’elle contribue à l’attractivité touristique, au développement territorial et au rayonnement international des pays qui ont choisi d’en faire un secteur stratégique.

Dans notre paysage culturel, cette dimension économique demeure toutefois difficile à mesurer avec précision. Le pays ne dispose pas d’un indicateur national consolidé permettant d’évaluer pleinement la contribution des industries culturelles et créatives au PIB.

Cette absence de données contribue parfois à réduire le débat à la seule question du coût des festivals, sans prendre suffisamment en compte leurs retombées économiques, sociales et symboliques. Défendre la culture ne signifie pas nier les difficultés économiques, les urgences sociales ou les drames internationaux. Cela signifie reconnaître qu’une société a besoin de se nourrir, de se soigner et de s’éduquer, mais aussi de créer, de transmettre et de rêver. Une nation qui abandonne ses espaces culturels ne réalise pas nécessairement des économies ; elle risque aussi de perdre une partie de sa vitalité, de son identité et de sa capacité à se projeter dans l’avenir.

Auteur

S. M.

You cannot copy content of this page