Yasmine-Hammamet : Derrière la carte postale, les signes d’essoufflement
Il fut un temps où Yasmine-Hammamet incarnait le rêve balnéaire tunisien. Marina élégante, hôtels de prestige, promenade de quatre kilomètres bordée de palmiers, cafés animés jusque tard dans la nuit, restaurants pris d’assaut, plages au sable d’une finesse exceptionnelle baignées par une eau limpide parmi les plus belles de la Méditerranée… La station était devenue, en quelques années, la vitrine du tourisme tunisien et l’une des destinations les plus prisées du pays.

La Presse — Onze ans après notre premier reportage, «Il était une fois Hammamet-Sud» publié en ce mois d’août 2015 dans les colonnes du journal La Presse, le décor semble, à première vue, n’avoir presque pas changé.
Les façades ocres dominent toujours la marina. Les bateaux de plaisance restent amarrés dans le port. Les familles tunisiennes continuent de flâner sur l’esplanade dès que le soleil décline. Les enfants sillonnent la promenade à vélo ou en voiturettes électriques. Les cafés accueillent leurs habitués tandis que les vendeurs ambulants proposent encore bouquets de jasmin et souvenirs.
Mais derrière cette carte postale se cache une réalité beaucoup moins reluisante.
Une haute saison sans véritable effervescence
En ce mois d’août, Hammamet-Sud ne retrouve pas l’effervescence qui faisait autrefois sa réputation.
Certes, les hôtels sont ouverts et les terrasses ne sont pas désertes. Mais il suffit d’une promenade sur la marina ou le front de mer pour constater que la foule n’est pas au rendez-vous.
Les touristes étrangers ne donnent pas non plus l’impression d’être particulièrement nombreux. À l’oreille, les langues européennes se font discrètes. Les groupes organisés, qui animaient jadis les promenades en soirée, sont devenus rares. Les plages sont loin d’afficher la densité des grandes saisons estivales et les commerçants reconnaissent que l’affluence reste en déçà de leurs attentes.
Les chiffres officiels annoncent pourtant une progression des arrivées touristiques et des nuitées. Mais cette embellie ne se traduit pas toujours dans les rues de la station. Les visiteurs séjournent moins longtemps, privilégient les formules «all inclusive» et sortent moins de leurs hôtels. Les restaurateurs, les commerçants et les exploitants d’activités de loisirs constatent une baisse sensible des dépenses réalisées à l’extérieur des complexes hôteliers.
Grande absente : la clientèle algérienne
Un autre détail saute immédiatement aux yeux. Les voitures immatriculées en Algérie, qui formaient autrefois de longues files sur l’autoroute reliant Tunis à Hammamet et remplissaient les parkings des résidences touristiques, sont devenues étonnamment rares. Tous les commerçants font le même constat.
«D’habitude, à cette période, nous travaillons énormément avec les familles algériennes», explique le propriétaire d’un restaurant de la marina. «Cette année, elles sont beaucoup moins nombreuses».
Cette clientèle constituait pourtant, depuis plusieurs années, l’un des piliers de la saison estivale à Hammamet-Sud.
Selon le média algérien spécialisé VVA Voyage et Diaspora, les véhicules immatriculés en Algérie se font nettement plus rares sur les routes menant vers la Tunisie. Le nombre d’autocars traversant quotidiennement certains passages frontaliers, notamment celui d’Oum Tboul, serait passé d’une centaine à une dizaine, soit une baisse estimée à près de 70 %.
Ce recul, s’il reste à confirmer par les statistiques officielles nationales, constitue un signal préoccupant pour les professionnels tunisiens, notamment dans les régions frontalières. Hôteliers, restaurateurs, commerçants et autres prestataires de services dépendent fortement de cette clientèle durant la haute saison. Un commerçant tunisien cité par VVA résume la situation en un mot : «Une catastrophe».
Le phénomène est d’autant plus surprenant que la tendance était encore très favorable quelques semaines auparavant. Plus de 1,2 million de touristes algériens avaient visité la Tunisie au cours du premier semestre 2026, soit une progression de 11 % par rapport à la même période de 2025. D’autres estimations font même état de plus de 1,3 million d’arrivées sur ces six premiers mois de l’année.
La question est donc de savoir ce qui explique ce retournement en pleine saison estivale.
Le premier facteur évoqué est la réforme de l’allocation touristique algérienne. Le montant de 750 euros pour les adultes a été maintenu, mais les modalités d’accès ont été profondément modifiées depuis juillet 2026. L’allocation est désormais liée à une carte bancaire internationale nominative et à un compte bancaire en devises.
Cette nouvelle procédure pourrait avoir perturbé certains voyages organisés et freiné une partie des déplacements, notamment ceux effectués par voie terrestre. Les autorités algériennes cherchent également à lutter contre les détournements du dispositif, qui avaient pris de l’ampleur après l’augmentation de l’allocation à 750 euros.
Mais l’allocation ne serait pas la seule explication. Le média algérien fait également état d’une insatisfaction croissante concernant la qualité des prestations touristiques en Tunisie. Certains voyageurs dénoncent une hausse des prix qui ne serait pas toujours accompagnée d’une amélioration correspondante des services. L’accueil, la restauration et les prestations hôtelières sont notamment concernés.
La Tunisie doit également faire face à une concurrence accrue. La Turquie, destination déjà très appréciée des Algériens, continue de gagner des parts de marché, tandis que l’Égypte s’impose davantage comme alternative. D’autres destinations, plus lointaines comme la Malaisie, commencent également à attirer une clientèle algérienne qui dispose désormais d’un budget touristique plus important.
Pour autant, il serait prématuré de parler d’un désamour général des Algériens pour la Tunisie. En 2025, plus de quatre millions de touristes algériens avaient visité le pays, confirmant leur statut de première clientèle étrangère. Et au premier semestre 2026, leur nombre continuait de progresser.
Le ralentissement constaté en août pourrait donc être davantage le signe d’un changement dans les habitudes de voyage que d’un abandon de la destination tunisienne.
Pour les professionnels du tourisme, le message est néanmoins clair : la proximité ne suffit plus. Face à des touristes algériens devenus plus mobiles et plus exigeants, la Tunisie devra améliorer le rapport qualité-prix, la qualité des services et la sécurité afin de préserver un marché qui demeure essentiel à son économie touristique.
La canicule et les coupures d’électricité gâchent les vacances
Depuis le début de l’été, les températures dépassent régulièrement les 40 degrés.
Même le littoral, habituellement épargné, subit des journées étouffantes.
À cette chaleur s’ajoutent les coupures répétées d’électricité provoquées par les pics de consommation.
Dans les hôtels comme dans les appartements, la climatisation s’arrête parfois plusieurs heures. Les ascenseurs cessent de fonctionner, les commerces interrompent momentanément leurs activités et les habitants comme les vacanciers prennent leur mal en patience.
Les récriminations restent pourtant relativement discrètes.
Beaucoup préfèrent profiter de leurs vacances plutôt que de multiplier les plaintes. D’autres écourtent simplement leur séjour.
Le choc de la pollution
Puis est venu l’épisode qui a profondément marqué les esprits.
Au mois de juillet, un important déversement d’eaux usées a atteint la plage de Yasmine-Hammamet et une partie de Hammamet-Sud.
Les vidéos montrant des eaux polluées se déversant directement dans la mer au milieu des baigneurs ont rapidement envahi les réseaux sociaux.
Pour de nombreux habitants, cet incident révèle surtout la fragilité des infrastructures d’assainissement face à une urbanisation toujours plus importante et à une fréquentation estivale qui exerce une pression croissante sur le réseau.
Des hôtels hors de portée
L’autre difficulté est d’ordre économique.
Les hôtels de Yasmine-Hammamet demeurent inaccessibles pour une grande partie des familles tunisiennes.
Même lorsque des offres promotionnelles sont proposées, quelques nuits dans un établissement quatre ou cinq étoiles représentent un budget considérable pour un ménage dont les revenus sont absorbés par les dépenses quotidiennes, les crédits, les frais de scolarité et la hausse continue du coût de la vie.
Le tourisme intérieur reste ainsi le parent pauvre d’un secteur qui continue de privilégier les clientèles étrangères.
Beaucoup renoncent désormais aux hôtels et optent pour la location saisonnière.
Encore faut-il en avoir les moyens.
Car les villas et les appartements proposés durant les mois de juillet et d’août affichent des tarifs qui dépassent largement les possibilités financières de nombreuses familles.
Une nouvelle organisation s’est progressivement imposée.
Deux, trois, parfois même quatre familles se regroupent pour louer ensemble une villa ou un grand appartement et partager les frais.
Les vacances deviennent ainsi un projet collectif.
La durée moyenne des séjours dépasse rarement une semaine.
Les locations de quinze jours deviennent de plus en plus exceptionnelles, alors qu’elles étaient encore courantes il y a une quinzaine d’années.
Une consommation qui ralentit
Cette évolution se répercute directement sur l’économie locale.
Les familles cuisinent davantage dans les appartements qu’elles louent.
Les restaurants travaillent essentiellement le soir.
Les cafés restent mieux fréquentés que les établissements de restauration.
Les commerçants parlent d’une clientèle plus regardante, qui compare les prix et limite ses achats au strict nécessaire.
Préserver l’essentiel
Yasmine-Hammamet conserve pourtant des atouts considérables.
Peu de stations balnéaires méditerranéennes disposent d’une marina de cette envergure, d’une telle capacité hôtelière, d’un front de mer aussi vaste et d’une offre de loisirs aussi diversifiée.
Mais ces infrastructures ne suffisent plus.
Le véritable défi est désormais ailleurs.
Préserver la qualité des plages, moderniser les réseaux d’assainissement, renforcer les infrastructures électriques, améliorer les services et rendre les vacances plus accessibles constituent aujourd’hui les véritables conditions d’une relance durable.
Car une station balnéaire ne se mesure pas uniquement au nombre de ses hôtels ou de ses nuitées.
Sa richesse demeure avant tout la qualité de son environnement et la satisfaction de ceux qui la fréquentent.
Lorsque la mer perd de sa transparence, que les plages sont souillées, que la chaleur devient insupportable et que les coupures d’électricité rythment les journées, c’est toute l’image d’une destination qui vacille.
Hammamet-Sud reste un joyau.
Mais un joyau dont l’éclat mérite aujourd’hui d’être astiqué autant que protégé.



