Médias publics et lutte contre la drogue : Moins de slogans, plus de vérité
Face à l’explosion du trafic de drogue en Tunisie, le Président Kaïs Saïed appelle les médias publics à rompre avec la communication institutionnelle. Pour répondre à l’urgence et dépasser le niveau des simples slogans, la télévision et la radio nationales doivent abandonner les spots stéréotypés pour incarner la réalité du terrain et faire tomber le masque des réseaux organisés.
La Presse — Quelque part dans un quartier populaire, une mère attend son fils qui ne rentre plus aux mêmes heures. Un professeur remarque, année après année, l’expansion de ce mal endémique. Un pharmacien de quartier voit revenir, avec une régularité inquiétante, les mêmes visages amaigris. C’est cette réalité-là, faite de silences imprégnés d’inquiétudes, que recouvre le mot pudique de fléau de la drogue. Et c’est cette réalité que la télévision et la radio tunisiennes sont appelées à transmettre.
En recevant, au début du mois d’août au Palais de Carthage, les dirigeants des médias publics, télévision, radio, agence de presse et presse écrite, le Président Kaïs Saïed a demandé l’intensification des campagnes contre ce mal endémique. L’intention est juste et urgente, elle touche à la vie de milliers de familles tunisiennes. Mais elle appelle aussi une mise en garde que le service public de l’information ferait bien d’entendre avant de se contenter, une fois de plus, du réflexe facile du refrain publicitaire.
Au cours de cette réunion, le Chef de l’État a souligné le rôle des médias nationaux à ce stade de l’histoire de notre cher pays, insistant sur la nécessité qu’ils soient «une voix libre, porteuse de la parole courageuse».
Une communication essoufflée, un problème de fond
Depuis des années, la lutte contre la toxicomanie à la télévision et à la radio tunisiennes se résume trop souvent à la même recette remâchée. Un jeune filmé de dos, une voix off moralisatrice, un slogan récité sans conviction, diffusé entre deux publicités, puis oublié. Pour la mère qui attend, pour le professeur qui s’inquiète, pour le jeune lui-même tenté ou déjà pris au piège, ces quelques secondes ne disent rien de ce qu’ils vivent. Elles finissent par ridiculiser et banaliser une cause qui mériterait d’être traitée avec le sérieux qu’elle exige, et par donner l’image d’un service public qui coche des obligations plutôt qu’il n’accompagne.
Ce que le Chef de l’État a réellement demandé, au-delà de la formule sur les ondes, c’est une parole libre et courageuse, au service de la vérité. Cette exigence engage une toute autre ambition que la multiplication de messages interchangeables. Elle suppose des rédactions capables d’aller à la rencontre des vrais visages de ce combat, familles bouleversées, médecins addictologues épuisés mais déterminés, éducateurs de rue qui connaissent chaque prénom de leur quartier, jeunes en cours de sevrage qui acceptent de raconter leur chemin. Ce sont ces voix-là, et non des figurants anonymes filmés de dos, qui donnent à un message sa force de conviction.
Aujourd’hui structurés comme des firmes internationales, les réseaux de trafic de drogue poursuivent leurs membres jusque dans les prisons. Toute coopération avec la justice expose ainsi ces derniers et leurs familles à de directes intimidations.
Le Président a été explicite sur un point qu’il a toujours mis en exergue. Ceux qui ciblent l’État cherchent aussi à démanteler la société en s’attaquant en priorité à la jeunesse. Derrière cette phrase réside une réalité tout à fait concrète, celle de familles entières fragilisées par la dépendance d’un enfant, celle de classes qui perdent un élève après l’autre, celle de quartiers où la confiance entre voisins s’érode.
Si ce diagnostic est pris au sérieux, la réponse médiatique ne peut pas rester au niveau du slogan. Elle doit se hisser à la hauteur de la douleur qu’elle prétend combattre, avec des formats qui informent réellement et qui outillent les familles et les enseignants plutôt que de les rassurer à bon compte par une image lisse et sans substance.
Certaines campagnes actuelles gagneraient sans doute à plus de rigueur, et ce n’est pas qu’une question de forme. Cela renvoie à une question plus large, celle d’un service public qui peut encore se rapprocher des attentes réelles des gens pour qui il travaille. La parole décisive, pour reprendre les mots mêmes du Chef de l’État, ne sera pas une déclaration mais un acte. Il serait dommage que cette exigence s’arrête aux portes des rédactions et que l’on continue, sur un sujet qui touche tant de familles, à se satisfaire de messages qui mériteraient d’être approfondis.
Une justice plus visible à l’écran
Cette ambition passe aussi par des choix concrets de programmation. Faire intervenir les grandes figures de la télévision tunisienne, animateurs, présentateurs et personnalités populaires que les foyers reçoivent chaque soir comme des proches, dans des émissions consacrées à la lutte antidrogue donnerait à ce combat un visage familier et une crédibilité qu’aucun spot institutionnel ne peut offrir à lui seul. Leur notoriété, mise avec sincérité au service d’une cause aussi grave, toucherait un public jeune que les messages officiels peinent aujourd’hui à atteindre, et rappellerait à chaque famille qu’elle n’est pas seule face à cette dure épreuve.
Il est tout aussi frappant de constater que les arrestations de gros trafiquants et les jugements prononcés à leur encontre restent, pour l’essentiel, l’apanage de la presse écrite, alors que l’essentiel du public s’informe avant tout par le journal télévisé de vingt heures. Ce déséquilibre prive une large partie des téléspectateurs, et en premier lieu les familles meurtries par ce fléau, d’une information pourtant essentielle, celle qui montre que la loi s’applique aussi aux réseaux organisés et pas seulement aux petits consommateurs arrêtés au coin de la rue. Intégrer systématiquement ces affaires au sommaire du 20 heures serait rendre justice, à l’écran, à toutes ces familles qui attendent de voir sanctionner ceux qui profitent de la détresse de leurs enfants.
Au demeurant, il nous faut une information exigeante, vérifiée sur le terrain, portée par des voix réelles, capable de nommer ce qui ne va pas et de rendre justice, chiffre après chiffre, à ceux qui vivent ce fléau au quotidien. C’est à ce prix que les médias publics honoreront pleinement l’appel lancé depuis Carthage, et qu’ils regagneront la confiance de ces foyers qui espèrent, soir après soir, un peu plus qu’une formule toute faite.



