A la une Culture

Hommage : Salah El Qasab, le théâtre comme espace de pensée

Avatar photo
  • 24 août 2026
  • 5 min de lecture
Hommage : Salah El Qasab, le théâtre comme espace de pensée

Le pionnier irakien du « théâtre de l’image », figure majeure des Journées Théâtrales de Carthage, est décédé à 81 ans.

La Presse — La scène théâtrale arabe perd l’une de ses figures les plus singulières. Le metteur en scène, théoricien et universitaire irakien Salah El Qasab, né à Bagdad en 1945, est décédé le 16 août 2026 dans sa ville natale, à l’âge de 81 ans, après une longue maladie. Il laisse derrière lui près de quatre décennies de création, de recherche et d’enseignement, ainsi qu’une œuvre qui aura profondément marqué la pratique et la pensée théâtrales en Irak et dans le monde arabe.

Son parcours a été jalonné de distinctions et d’hommages internationaux, parmi lesquels une reconnaissance au Festival international du Caire pour le théâtre expérimental en 2006, la médaille présidentielle tunisienne pour la créativité en 2007, un hommage au Festival de Carthage pour le théâtre du monde en 2004 et une distinction au Festival du théâtre amazigh au Maroc en 2008.

Une figure intimement liée aux JTC

Salah El Qasab entretenait depuis les premières éditions, au début des années 1980, un lien particulièrement étroit avec les Journées Théâtrales de Carthage (JTC). Artiste, pédagogue, membre de jurys et intervenant, il y a accompagné plusieurs générations de professionnels, partageant sa vision de la mise en scène et de l’écriture visuelle.

C’est également dans le cadre des JTC qu’a été créé, en 2018, le Prix Salah El Qasab pour la créativité théâtrale arabe, fondé par le Dr Riadh Sekrane et décerné en présence du metteur en scène. La distinction honore des personnalités ayant marqué de manière exceptionnelle le paysage scénique régional. Parmi ses lauréats figurent notamment Mouna Noureddine, Moncef Sayem et Fadhel Jaïbi.

Qasab avait accompagné les premières éditions de ce prix et était encore présent aux JTC en 2025. Le festival lui avait par ailleurs consacré un hommage en 2017. Il y avait également animé plusieurs masterclasses et rencontres, faisant des JTC un espace privilégié de transmission, de réflexion et d’échange avec les jeunes artistes.

Faire de l’image un langage

Après des études de mise en scène à la Faculté des beaux-arts de Bagdad, Salah El Qasab poursuit sa formation en Roumanie, où il obtient en 1980 un doctorat en mise en scène théâtrale. De retour en Irak, il enseigne à Bagdad et formera plusieurs générations d’artistes, avant de diriger la Faculté des arts.

C’est toutefois dans sa recherche esthétique qu’il affirme véritablement sa singularité. Dès les années 1980, il développe et théorise le « théâtre de l’image », une approche qui remet en question la place dominante du texte dans la construction du spectacle. Le corps, la lumière, le silence, le vide, les objets et la scénographie deviennent alors des éléments de langage à part entière.

L’image n’est plus destinée à illustrer le texte, elle pense, suggère, questionne. « L’étrangeté » et la rupture avec les habitudes de perception deviennent des moyens de provoquer la « stupeur », cette suspension qui pousse le spectateur à regarder autrement, à interpréter et à participer à la construction du sens.

Shakespeare, autrement

Cette conception s’est notamment affirmée dans ses relectures des grands textes du répertoire, de « Hamlet » au « Roi Lear », en passant par « Macbeth » et « La Tempête ». Pour lui, les classiques n’étaient pas des œuvres figées à transposer fidèlement, mais des matières vivantes que chaque créateur pouvait traverser avec sa propre imagination. Son « Hamlet » de 1980, demeure emblématique de cette démarche. Il ne cherchait pas tant à raconter une nouvelle fois Shakespeare qu’à faire voir autrement une œuvre pourtant familière. Chez Qasab, adapter ne revenait donc pas simplement à interpréter un texte, mais à le recréer à travers un regard et un langage scénique singuliers.

Penser la scène

À cette pratique artistique s’ajoute une importante œuvre théorique. Qasab n’a cessé d’interroger les fondements de sa démarche dans des ouvrages consacrés à la mise en scène, à la scénographie et au théâtre de l’image, parmi lesquels « La Chimie de l’image », « La Philosophie du quantum dans le théâtre de l’image », « Le Théâtre de l’image, entre théorie et pratique » et « Mémoires du voyage de l’homme au parapluie noir ». Sur scène, il a notamment signé des mises en scène telles que « La Mouette », « Les Bonnes », « La Révolte des Zanj » et « Al-Hallaj ». Il a également pratiqué les arts plastiques et présenté plusieurs expositions à Bagdad et à l’étranger.

Son apport dépasse la seule création de spectacles. Il aura contribué à déplacer le regard porté sur le théâtre, en faisant de l’image un langage, de « l’étrangeté » un moyen de questionnement et du spectateur un acteur de la construction du sens. C’est sans doute là que réside l’une des traces les plus durables laissées par Salah El Qasab.

Avatar photo
Auteur

Meysem MARROUKI

You cannot copy content of this page