Tribune – Il y a 65 ans, la guerre de Bizerte : La bataille de l’évacuation (suite et fin)
Le vendredi 21 juillet 1961, vers midi, les troupes françaises s’approchaient de la ville. Elles étaient près du cimetière de Bab Mateur et attaquaient les casernes Farre et Japy avec l’appui de l’aviation ennemie, qui avait la maîtrise absolue des airs du fait de l’inexistence d’armes anti-aériennes pouvant la gêner. Toutefois, une vive résistance a été opposée à ces attaques, causant des pertes sérieuses à l’ennemi. Le harcèlement des installations françaises se poursuivait et des blindés ont été détruits.
En début d’après-midi, des éléments blindés français progressaient dans le but d’occuper le centre-ville de Bizerte.
Vers 15h00, tous nos éléments s’étaient repliés sur la ville de Bizerte et le combat de rues s’organisait. L’axe principal, l’avenue Habib Bourguiba, était tenu par nos éléments, à la tête desquels se trouvaient le Commandant Bejaoui, les Lieutenants Ben Aissa, Khriji, et le sous-lieutenant Ouali. D’autres axes importants étaient tenus par les Lieutenants Lajoued et Boujellabia.
Vers 19 h, le Commandant Mohamed Bejaoui, très affecté par la destruction de sa batterie d’artillerie, a tenu à aider les jeunes officiers dans ce combat inégal mais héroïque. Il a été touché par une rafale de mitrailleuse tirée par un char qui débouchait non loin de lui. Mortellement atteint, il est mort au Champ d’Honneur une demi-heure plus tard, au centre-ville, l’arme à la main, non sans avoir recommandé aux officiers présents de continuer à se battre.
Devant la puissance de feu des troupes françaises, qui avaient utilisé tous les moyens à leur disposition (paras, blindés, avions de combat, unités de marine, etc.), nos unités reçurent l’ordre, vers 19h30, de décrocher sur la médina de Bizerte, où le combat ne pouvait être mené que par des hommes à pied, c’est-à-dire par l’infanterie. Ainsi, le combat ne serait plus aussi inégal, à l’avantage de nos éléments.
La nuit tombée, nos unités installèrent un dispositif resserré dans la ville arabe, laquelle était dominée par l’immeuble de l’Otla, haut de plus de dix étages et occupé par les familles de militaires français. Le 22 juillet à l’aube, des tirs nourris provenant de cet immeuble visaient nos combattants se trouvant sur les terrasses de la médina.
Plusieurs tentatives d’assaut de la médina ont été repoussées, l’ennemi subissant des pertes sévères. Tous nos hommes étaient décidés à continuer le combat jusqu’à épuisement des munitions.
Il y a lieu de signaler que les Sous-Lieutenants Mohamed Aziz Tej (2e promotion) et Hedi Ouali (3e promotion), admirables de courage et de bravoure, ont été mortellement blessés, à près de vingt-quatre heures d’intervalle, et sont morts au Champ d’Honneur. Le plan de défense de la médina élaboré par nos camarades s’est avéré efficace : le dispositif tunisien était basé sur un déploiement équilibré, permettant de faire face aux attaques françaises d’où qu’elles viennent.
Les jeunes officiers, nos camarades de promotion, se sont battus vaillamment. Parmi eux, personne ne pouvait prétendre être un super-héros par rapport à ses camarades, car tous étaient des héros. Cependant, du fait de leur jeune âge — la moyenne étant de vingt-cinq, vingt-six ans — et de leur mince expérience, n’ayant que cinq ans de service, ils ont eu des moments d’incertitude, d’angoisse et de peur, mais ils n’ont jamais eu de doute.
Et c’est grâce à leur solidarité, à leur union et à leur détermination qu’ils avaient décidé, tant qu’ils avaient avec eux ces jeunes et braves soldats et ces remarquables sous-officiers — dont certains avaient assez d’expérience — ainsi que des armes et des munitions, de se battre jusqu’à la dernière cartouche.
Vers 20h30 le 21 juillet, le secrétaire d’État à la Défense nationale, Monsieur Bahi Ladgham, donnait l’ordre de cessez-le-feu, lequel a été bien observé par nos hommes ainsi que du côté français.
Que doit-on retenir de ces quatre jours de combat ? De cette guerre d’un genre particulier ? De cette guerre atypique où de jeunes citoyens, avec ou sans armes, n’ont servi qu’à gêner nos unités en les empêchant de manœuvrer correctement et efficacement face à l’ennemi ?
D’abord, la détermination d’un groupe de très jeunes officiers courageux dont nous sommes très fiers — onze au total — qui, bien que n’ayant pas encore assez d’expérience mais animés par cet esprit patriotique, par le sens de l’honneur et du devoir, et convaincus de leurs droits, n’ont pas baissé les bras et ont relevé le défi : tenir coûte que coûte la médina, malgré le déséquilibre des forces en présence, et ont tous juré de se battre jusqu’à la mort.
Ensuite, beaucoup de pertes en vies humaines — pertes inutiles en comparaison des résultats obtenus: plusieurs dizaines de morts, dont de très nombreux civils, près d’un millier de blessés, des dizaines de disparus ou prisonniers.
Enfin,
1° — l’anarchie indescriptible provoquée par l’intrusion de centaines de jeunes destouriens, citoyens sans arme pour la plupart, sans aucune préparation militaire, qui n’ont servi qu’à gêner les opérations de nos troupes;
2° — le manque manifeste de planification et de préparation d’une telle opération militaire : le pouvoir politique n’a mis le Commandement militaire au courant de sa décision de lancer cette guerre que quelque 24 heures avant son déclenchement ;
3° — la nécessité, pour tout chef politique, quels que soient son charisme et ses compétences, de demander, dans une telle situation, l’avis du Commandement militaire et de l’associer à une œuvre aussi décisive pour le pays;
4° — Bourguiba s’est-il trompé dans son appréciation de la situation ? En tout cas, il a démontré qu’il ne connaissait pas du tout de Gaulle, très différent des hommes politiques de la IVe République française dont il était familier et dont il connaissait l’esprit et la démarche politiques.
Bourguiba a-t-il eu tort ou raison de chercher la bagarre avec la France à ce moment précis ? Aurait-il dû essayer de régler cette question par d’autres moyens politiques, tels que les pressions qu’auraient pu exercer sur la France les grandes puissances occidentales dont il était très proche ? A-t-il vraiment voulu se refaire une virginité par rapport au monde arabe, dont le leader de l’époque, le Colonel Nasser, usant de sa forte propagande, gênait Bourguiba en le traitant de valet de l’Occident et de traître à la cause arabe ? Dans un cas comme dans l’autre, l’Histoire portera, certainement un jour, son jugement.
La bataille de Bizerte est perçue par beaucoup comme un point noir dans l’extraordinaire épopée de Bourguiba, qui restera, dans la mémoire collective, le grand homme politique, le Zaïm visionnaire, le leader du mouvement de libération nationale, le fondateur de l’État tunisien moderne et le libérateur de la femme tunisienne. Il marquera, sans aucun doute et d’une manière indélébile, l’Histoire de notre pays.
Bizerte sera définitivement évacuée le 15 octobre 1963.
Gloire éternelle à tous nos martyrs parmi la jeunesse destourienne, les forces de sécurité intérieure (Garde nationale, police et douanes) et les militaires qui ont irrigué de leur sang le sol sacré de notre pays et qui sont tombés au Champ d’Honneur pour l’Indépendance et la Liberté de notre chère patrie, la Tunisie.
Soixante-cinq ans plus tard, notre pays fête la commémoration de la guerre de Bizerte dans une nouvelle ère de liberté et de dignité, fruit de la révolution du peuple et de sa jeunesse, la révolution du 14 janvier 2011. Les jeunes et les moins jeunes doivent être, à plus d’un titre, fiers de leur armée nationale et républicaine : en effet, commençant à peine à faire ses premiers pas en 1961, puisqu’elle n’avait que cinq ans d’existence, et grâce à une poignée de très jeunes officiers courageux, talentueux et déterminés, ayant presque le même âge que les jeunes qui ont fait la révolution du 14 janvier, l’armée tunisienne a tenu tête à la toute-puissante armée française.
C’est la même armée tunisienne qui, malgré la tentative honteuse, diabolique et criminelle de sa décapitation en 1991, par son inculpation dans un complot imaginaire ourdi par les hommes de l’ombre et connu sous le nom de «complot de Barraket Essahel» — dans lequel 244 militaires, dont une centaine d’officiers représentant l’élite et la fine fleur de nos cadres, ont été injustement humiliés, dégradés, maltraités et même torturés —, n’a pas perdu ses repères.
Croyant fermement aux valeurs morales et patriotiques que lui ont léguées les anciens, ceux qui ont combattu les forces françaises à Bizerte et ceux qui ont protégé et défendu nos frontières durant la guerre d’Algérie, elle a démontré, comme elle l’a toujours fait, son Dévouement à la Patrie et sa Fidélité au Régime Républicain, et a soutenu, sans hésitation ni murmure, la révolution du peuple et de sa jeunesse, et l’a protégée.
Que Dieu veille et protège notre pays, la Tunisie Éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan, son Peuple et sa Révolution.
B.B.K.
(*) Ancien sous-chef d’état-major de l’Armée de terre et ancien gouverneur)



