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Pénurie d’eau en bouteille – une soif qui tarde à être étanchée : Une situation inextricable ?

  • 28 août 2026
  • 7 min de lecture
Pénurie d’eau en bouteille – une soif qui tarde à être étanchée : Une situation inextricable ?

En pleine canicule, les déséquilibres qui ont affecté la distribution de l’eau minérale ont compliqué davantage le quotidien des Tunisiens. Entre envolée de la demande, perturbations de la production, difficultés d’approvisionnement en emballages et comportements spéculatifs, le marché peine encore à retrouver son équilibre.

La Presse — On a beaucoup parlé, ces derniers jours, des déséquilibres qui ont affecté la disponibilité de l’eau minérale en Tunisie. La pénurie observée dans plusieurs régions a pris une ampleur inhabituelle, au moment même où les températures élevées ont accru les besoins en eau des citoyens, jeunes et moins jeunes.

Une consommation qui atteint des sommets

La Tunisie est depuis longtemps, un pays fortement consommateur d’eau minérale. Une étude récemment publiée par l’Observatoire tunisien de l’eau fait état d’une progression spectaculaire de la consommation. Celle-ci serait passée de 87 litres par habitant et par an en 2010 à 225 litres en 2020, contre une moyenne mondiale estimée à environ 40 litres.

Cette évolution traduit à la fois les habitudes de consommation des Tunisiens et une dépendance croissante à l’eau en bouteille. Elle pèse également sur le pouvoir d’achat, les dépenses quotidiennes consacrées à l’eau étant estimées à environ 700 millimes par personne, selon les données citées par l’étude.

Une demande estivale exceptionnellement forte

La situation actuelle ne semble toutefois pas s’expliquer par un manque d’eau à la source. Elle serait plutôt la conséquence d’un déséquilibre temporaire entre une demande exceptionnellement élevée et une offre momentanément perturbée. L’économiste Moez Joudi, après avoir échangé avec des professionnels du secteur de l’industrie et du commerce de l’eau, a avancé plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer cette tension. Depuis le début de l’été, la consommation aurait progressé d’environ 30 à 40 % par rapport à une période normale, sous l’effet notamment des températures exceptionnellement élevées.

Cette hausse brutale a progressivement réduit les stocks constitués par les producteurs avant la saison estivale. Or, lorsque la demande dépasse durablement les capacités de production et de distribution, le moindre incident suffit à provoquer des tensions dans les rayons et les points de vente.

Des perturbations qui ont aggravé les tensions

À cette forte demande se sont ajoutées des difficultés au niveau de la production. Les coupures d’électricité ont perturbé, voire temporairement interrompu, certaines lignes d’embouteillage, réduisant les capacités disponibles à un moment où les besoins étaient particulièrement importants.

Le secteur a également été confronté à des tensions concernant certaines matières utilisées dans la fabrication des emballages, notamment le PET destiné aux bouteilles et le PEHD utilisé pour les bouchons. Le contexte géopolitique régional aurait contribué à compliquer davantage certains approvisionnements.

Résultat : même si les unités de production fonctionnent désormais à plein régime et en flux tendu, l’offre disponible reste difficile à ajuster immédiatement à une demande qui demeure très élevée.

La spéculation attise la colère

À ces difficultés structurelles et conjoncturelles se sont ajoutés des comportements de spéculation ou de rétention de stocks. S’ils ne semblent pas, à eux seuls, expliquer une pénurie d’ampleur nationale, ils ont néanmoins contribué à accentuer la tension et surtout le sentiment d’injustice chez les consommateurs.

Dans certaines régions intérieures, des scènes montrant des clients repartant avec plusieurs packs d’eau ont également suscité l’indignation. Lorsque certains consommateurs cherchent à constituer des réserves importantes, d’autres se retrouvent contraints de limiter leurs achats, notamment lorsque des restrictions sont appliquées dans les points de vente.

La polémique a pris une autre dimension après la diffusion d’une vidéo d’un commerçant à Hammamet évoquant un prix pouvant atteindre 12 dinars, voire davantage, pour un pack. De telles pratiques, lorsqu’elles sont avérées, alimentent naturellement la colère des consommateurs confrontés à une nécessité aussi élémentaire que l’accès à l’eau.

Des tensions jusque dans la distribution

La pénurie a également créé des frictions entre différents maillons de la chaîne de distribution. Distributeurs, intermédiaires et commerçants se retrouvent au cœur d’un marché sous pression, dans lequel l’orientation des stocks devient parfois source de tensions.

L’absence ou l’insuffisance de contrôle à certains niveaux peut favoriser les abus et donner lieu à des comportements opportunistes. Dans un contexte où les citoyens cherchent désespérément à s’approvisionner, chaque rupture de stock et chaque hausse injustifiée des prix peuvent rapidement provoquer des échauffourées ou des mouvements de colère.

Il convient toutefois de distinguer les difficultés réelles d’approvisionnement des rumeurs qui ont circulé ces derniers jours. L’hypothèse d’une contrebande massive de packs d’eau vers la Libye n’est, à ce stade, pas établie. Elle paraît d’ailleurs peu convaincante au regard des contraintes liées au poids, au coût du transport et aux perspectives de gain.

Un retour à l’équilibre encore attendu

Selon les professionnels cités par Moez Joudi, les unités produisent actuellement à plein régime, mais il faudra encore du temps pour reconstituer les stocks épuisés. Une dizaine de jours pourrait être nécessaire pour commencer à observer une amélioration réelle de la situation, sous réserve que la demande ne continue pas à progresser fortement.

Le principal facteur d’incertitude reste donc la météo. Tant que la canicule persistera, la consommation restera élevée et continuera de mettre à rude épreuve les capacités de production, de transport et de distribution.

La situation rappelle ainsi, à une autre échelle, le principe d’un déséquilibre entre production et demande déjà observé dans d’autres secteurs essentiels : lorsque les réserves sont faibles et que la consommation bondit brutalement, même une production normalement suffisante peut se révéler incapable de répondre immédiatement aux besoins.

Anticiper plutôt que subir

Au-delà du retour progressif à la normale, cette pénurie doit surtout servir de signal d’alerte. La consommation d’eau minérale progresse fortement depuis plusieurs années, tandis que les investissements dans le secteur ont, selon l’étude citée, reculé de 4,5 millions de dollars en 2011 à 0,93 million en 2020.

Les autorités et les professionnels sont donc appelés à mieux anticiper les pics de consommation, à renforcer les capacités de stockage et à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en matières premières et en emballages. Une meilleure coordination entre producteurs, distributeurs et pouvoirs publics pourrait également permettre de réagir plus rapidement lorsque la demande s’envole.

Pour les consommateurs, l’enjeu immédiat reste simple : pouvoir acheter de l’eau à un prix raisonnable et en quantité suffisante. Pour les décideurs, le défi est plus large : éviter que chaque épisode de forte chaleur ne se transforme en nouvelle crise d’approvisionnement.

La pénurie actuelle ne signifie donc pas que la Tunisie manque d’eau minérale à la source. Elle révèle surtout la fragilité d’un système soumis à une demande exceptionnellement forte, à des perturbations de production et à une distribution parfois désordonnée. Et, tant que les rayons ne seront pas durablement réapprovisionnés, les Tunisiens continueront à attendre ce retour à l’équilibre qui tarde encore à se manifester.

Auteur

Mohamed Salem Kechiche

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