9 millions de bouteilles, comme par miracle…
LES camions transportant de l’eau en bouteille pris d’assaut par la population à même le bitume : l’image est brutale, insoutenable, inquiétante. Très inquiétante. Voir des pères et des mères de famille guetter les essieux poussiéreux sur le bas-côté, le regard fiévreux sous un soleil de plomb pour arracher un pack d’eau minérale, trahit une détresse qu’aucun artifice rhétorique ne saurait masquer.
Fallait-il vraiment sombrer dans cette indignité pour que le ministère du Commerce s’arrache enfin à sa torpeur bureaucratique et daigne publier un communiqué promettant l’injection miraculeuse de neuf millions de bouteilles ?
La ficelle est trop grosse, la prose trop usée. Comment accorder le moindre crédit à cette annonce vespérale, alors qu’elle succède à une autre décision déconnectée du réel : la fixation autoritaire du prix du litre et demi à 850 millimes, décrétée depuis des bureaux climatisés avant de plier bagage pour le week-end ? Ce tarif théorique n’a été que la risée des commerçants et la bénédiction cynique des barons de la spéculation, ces maîtres de l’ombre qui font la pluie et le beau temps sur notre soif.
La tragédie n’a rien d’inédit ; elle n’est que la répétition écœurante d’un même scénario. Des moutons de l’Aïd aux bananes devenues fruits de luxe, du sucre introuvable au lait rationné jusqu’aux fournitures scolaires, les visages de cette prédation organisée sont connus. Les couloirs feutrés des ministères connaissent parfaitement l’identité de ceux qui prospèrent sur le malheur public. Pourtant, on détourne le regard, laissant prospérer l’opacité.
Mais qui aura le courage d’expliquer à ces hauts commis de l’État que les Tunisiens sont devenus sourds à leurs litanies de papier ? Le citoyen n’exige pas des promesses chiffrées, il réclame la vérité brute : qui achète l’eau aux sources de production ? Par quels chemins détournés ces millions de litres échappent-ils aux étals légitimes pour s’empiler dans des dépôts clandestins ?
Le ministère détient la traçabilité de ces flux. Qu’il l’expose au grand jour plutôt que de s’adonner à une gymnastique administrative qui n’abuse plus personne. Face à des réseaux criminels rodés à la rapine, neuf millions de bouteilles ne tariront pas la spéculation : seule la fin de l’impunité permettra aux Tunisiens de retrouver, avec l’eau, leur dignité confisquée.
Maintenant que nous avons le communiqué en main, attendons voir! Mais deux questions restent posées : pourquoi avoir attendu jusqu’à ce que le ver soit dans le fruit ? Pourquoi, dès le début, le ministère du Commerce ne s’est pas réuni avec les 31 unités de production ?



