Culture

Mes Humeurs : La mer, encore la mer

  • 29 août 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : La mer, encore la mer

La Presse — La semaine dernière, l’Humeur parlait des frontières, de celles que les hommes tracent sur les cartes et de celles, plus cruelles encore, qu’ils dressent dans les esprits. Le drame de Ceuta, et les réflexions d’écrivains comme Leïla Slimani ou Claudio Magris, rappelaient combien une frontière peut devenir autre chose qu’une ligne : une séparation entre ceux qui ont le droit de partir et ceux à qui il ne reste, pour toute issue, que le risque.

Cette semaine, la tragique question de l’émigration clandestine nous revient du Sud-Est tunisien, avec cette fois la mer pour frontière, une mer qui ne ressemble plus à l’immense promesse d’avenir mais à un cimetière sans pierres tombales.

Dans la nuit du vendredi au samedi 22 août, une embarcation partie des environs de Zarzis a sombré à quelque quatorze milles nautiques des côtes, elle transportait une quinzaine de jeunes, selon les premières informations : quatorze originaires de Ben Guerdane et un de Zarzis. Le nombre exact demeure incertain et pourrait être plus élevé.

Le bateau, qui avait pris la direction des côtes italiennes, serait tombé en panne avant de commencer à prendre l’eau. Puis il y eut la nuit, le vent, la mer, la dispersion des corps.

A peine l’alerte donnée au centre maritime de Zarzis, des pêcheurs et des propriétaires de bateaux de Zarzis et de Djerba ont pris la mer, ils sont partis chercher les disparus. Dans ces moments-là, les frontières administratives s’effacent, il reste seulement la mer immense et des hommes qui refusent de laisser d’autres hommes disparaître sans témoin.

Les naufragés auraient porté des gilets de sauvetage, mais un gilet ne suffit pas contre une mer mauvaise, surtout lorsque les passagers sont dispersés loin du lieu où l’embarcation a sombré. Une effroyable vérité se révèle  :  on peut être équipé pour survivre et mourir tout de même.

Dans les maisons de Ben Guerdane, l’attente avait le visage du silence, chaque alerte pouvait apporter une lueur ou une catastrophe, chaque bateau qui revenait pouvait nourrir un espoir ou l’anéantir. Il y avait des familles qui regardaient la mer sans la voir, parce qu’elles savaient qu’elle peut rendre un fils comme elle peut ne rendre personne. Puis la mer a rendu quinze corps.

Combien faudra-t-il encore de disparus pour que nous comprenions que la Méditerranée n’est plus seulement une route ? Elle est devenue l’immense archive de ceux dont les noms ne sont souvent jamais inscrits nulle part.

En avril 2015, une mobilisation organisée par le « Collectif pour une autre politique migratoire » rappelait déjà cette réalité de manière saisissante. Une liste de plus de cent mètres de long, portant les noms de 17 306 personnes mortes entre 1990 et 2012 en tentant d’entrer dans la « forteresse Europe », avait été déposée au sol devant le Parlement européen. Pour entrer, les députés devaient marcher dessus.

Marcher sur les noms des morts : il fallait cette image terrible pour rendre visible ce que les statistiques finissent par rendre abstrait.

Depuis 2014, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé, selon les chiffres cités, près de 17 000 personnes mortes ou disparues en Méditerranée ; d’autres recensements, établis à partir d’articles de presse et de rapports d’ONG, portent le bilan à plusieurs dizaines de milliers. Et tous préviennent que les chiffres réels sont probablement bien plus élevés.

Alors la mer continue, elle efface les traces, emporte les embarcations, éloigne les corps. Mais elle ne devrait pas pouvoir effacer les vies.

Il y avait des jeunes, là-bas, des vingt ans, presque rien encore devant soi. Il y avait des familles, des maisons, des prénoms, des projets, des vies ordinaires. Ils sont partis parce que quelque chose, à terre, ne leur permettait plus de rester. Et nous demeurons devant cette question sans réponse : combien de fois faudra-t-il compter les disparus avant de compter les vivants ?

Auteur

Hamma Hannachi

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