La Tunisie fait face à une pression croissante sur ses ressources hydriques, la question de l’eau dépasse désormais le seul cadre environnemental pour s’imposer comme un enjeu économique et stratégique majeur.
Dans ce contexte, repenser notre rapport à l’eau apparaît comme une nécessité, mais également comme une opportunité de transformation.
Mohamed Ikbal Souissi, expert en agriculture biologique et en empreinte eau, apporte son éclairage sur les enjeux d’une ressource qui pourrait devenir l’un des principaux déterminants du modèle de développement de la Tunisie de demain.
La Presse — Depuis l’Antiquité, l’humanité se confronte à une question aussi simple qu’essentielle à savoir, comment garantir l’accès à une eau saine, préserver sa qualité et assurer sa disponibilité pour les générations futures ? Aujourd’hui, cette interrogation dépasse largement les considérations environnementales ou sanitaires. Nous sommes confrontés à la raréfaction des ressources et la pression croissante sur les infrastructures, l’eau s’impose comme un enjeu économique, social et stratégique majeur. Mohamed Ikbal Souissi, expert en agriculture biologique et spécialiste de l’empreinte eau, a souligné que la question de l’eau ne relève plus uniquement des enjeux environnementaux et sanitaires, mais constitue désormais un défi économique, agricole et stratégique majeur pour la Tunisie.
Une chaîne cachée…
Bien avant les laboratoires, les stations de traitement et les technologies modernes, les grandes civilisations avaient déjà compris que l’eau ne pouvait être considérée comme une ressource ordinaire. Elle se trouvait au cœur de la santé publique, de l’agriculture, du développement des villes et, plus largement, de la survie et de la prospérité des sociétés.
Dans son célèbre traité des airs, des eaux et des lieux, Hippocrate accordait déjà une attention particulière à la qualité de l’eau. Il recommandait d’observer son origine, son environnement et ses caractéristiques avant de la consommer. Une intuition remarquable pour son époque, qui conserve aujourd’hui toute son actualité : la qualité de l’eau demeure liée à la qualité de vie, mais aussi à la performance économique et à la stabilité des sociétés.
L’histoire de l’humanité est également celle d’une transformation progressive de notre rapport à l’eau. De la source, du puits et de la fontaine, les sociétés sont progressivement passées à des réseaux complexes de distribution, avant de voir se développer une consommation massive d’eau conditionnée dans des bouteilles en plastique.
Cette évolution a permis de répondre à de nouveaux besoins, notamment en matière de mobilité, de distribution et de consommation. Mais elle a également favorisé l’installation d’un modèle économique fondé sur le jetable.
La bouteille en plastique à usage unique est ainsi devenue un produit de consommation quotidienne, souvent perçu comme un objet banal. On l’achète, on la consomme, puis on la jette. Pourtant, derrière ce geste se cache une chaîne économique et environnementale beaucoup plus longue : extraction des matières premières, production, transport, stockage, distribution, consommation, collecte et traitement des déchets.
Autrement dit, le coût réel d’une bouteille ne se limite pas à son prix d’achat. Il englobe également un ensemble de coûts indirects supportés par la collectivité, les entreprises et les pouvoirs publics, notamment en matière de gestion des déchets et de protection de l’environnement.
Repenser les habitudes de consommation
Ikbal a mentionné que la question de la bouteille à usage unique soulève également un enjeu de sensibilisation. Un emballage conçu pour une consommation ponctuelle n’est pas nécessairement adapté à une utilisation prolongée, en particulier lorsqu’il n’est pas entretenu dans des conditions appropriées. L’objectif n’est pas de susciter l’inquiétude, mais d’encourager une meilleure compréhension des modes de consommation et de développer une véritable culture de l’eau. L’enjeu dépasse largement le simple remplacement d’une bouteille par une autre. Il s’agit de repenser tout un modèle.
Le défi consiste à développer des solutions qui permettent de garantir un accès fiable à une eau de qualité tout en limitant la multiplication des emballages à usage unique. Cela suppose d’investir dans les infrastructures, d’améliorer la confiance dans les réseaux de distribution, de développer des solutions durables et d’encourager de nouvelles pratiques de consommation.
Une opportunité économique pour la Tunisie
Souissi a déclaré que, pour la Tunisie, cette transformation pourrait constituer bien davantage qu’une simple politique environnementale. Elle pourrait devenir une véritable opportunité économique et industrielle.
La réduction de la dépendance aux emballages à usage unique permettrait non seulement de limiter la production de déchets plastiques et de réduire les pressions exercées sur l’environnement, mais aussi de stimuler l’émergence de nouvelles activités.
Le traitement et la valorisation de l’eau, les systèmes de filtration, les solutions de réutilisation, les fontaines et les infrastructures intelligentes, le recyclage, l’économie circulaire, sont de nouvelles technologies de gestion des ressources : autant de secteurs susceptibles de générer de l’investissement, de l’innovation et de l’emploi.
Dans un pays confronté à un stress hydrique croissant, la question de l’eau devient ainsi indissociable de celle de la compétitivité économique. L’agriculture, l’industrie, le tourisme et les services dépendent directement de la disponibilité et de la qualité de cette ressource. Chaque amélioration dans la gestion de l’eau peut donc avoir des répercussions sur la productivité des entreprises, la sécurité alimentaire, les coûts de production et, plus largement, sur l’attractivité économique du pays.
Aujourd’hui, le défi consiste à écrire un nouveau chapitre de cette histoire. Il faut également transformer les comportements, les modèles économiques et la relation entre le citoyen, l’entreprise et la ressource.
La gestion durable de l’eau doit devenir une question de souveraineté. Car un pays qui sécurise ses ressources hydriques renforce également sa capacité à produire, à nourrir sa population, à attirer des investissements et à faire face aux chocs climatiques et économiques. La véritable modernité ne consiste peut-être pas à consommer davantage, mais à consommer plus intelligemment. Elle ne consiste pas uniquement à produire et commercialiser davantage de bouteilles, mais à imaginer des systèmes permettant d’accéder à une eau de qualité tout en réduisant la production de déchets. Elle ne consiste pas seulement à traiter l’eau, mais également à protéger sa source, à réduire les pertes et à optimiser son utilisation.
Et surtout, elle ne consiste pas uniquement à répondre aux besoins immédiats, mais à préserver les conditions de vie et de développement des générations futures.
L’eau est un droit fondamental. Mais elle représente également une responsabilité collective : envers la santé, l’environnement, l’économie et les générations à venir.
Pour la Tunisie, le défi hydrique peut ainsi devenir un levier de transformation. En faisant de la protection de l’eau, de l’amélioration des infrastructures et de la réduction du plastique à usage unique les composantes d’une stratégie cohérente, le pays pourrait transformer une contrainte structurelle en opportunité de développement. Protéger l’eau, ce n’est pas seulement protéger une ressource naturelle : c’est préserver la capacité d’un pays à produire, à se développer et à préparer son avenir, a-t-il conclu.



