Les enfants d’aujourd’hui sont nés dans un monde où tout est urgent, où se poser, réfléchir, discuter, n’est plus dans l’air du temps.
En fin de journée, après l’école, enfants et parents sont totalement épuisés et n’attendent qu’une chose : s’allonger le temps d’une courte nuit pour recommencer la même course effrénée pour le lendemain.
La Presse — Si vous demandiez à la génération Y ou avant comment se déroulait la scolarité ou si leurs parents les emmenaient tous les jours et les ramenaient à la maison, la réponse serait majoritairement : «Le premier jour on m’a montré le chemin de l’école pour mémoriser le trajet, sinon, depuis, je me suis débrouillé pour rentrer».
Même lorsqu’il n’y avait personne à la maison, un enfant, à partir de 8 ou 9 ans pouvait avoir droit à sa propre clé en pendentif, pour rentrer à la maison, ou bien était confié aux bons soins de la voisine. Pour les parents, c’était pratiquement zéro stress, pas de surprises, bref, «un long fleuve tranquille».
Aujourd’hui, les temps ont bien changé, et les parents d’aujourd’hui font face à une altérité inédite, un stress permanent, transmis, qu’on le veuille ou non, aux enfants.
Peu de temps accordé à l’essentiel
Sentiment d’insécurité, rallongement des temps de trajets (école, activités sportives ou autres) et pressions financières, autant de facteurs qui se superposent, et qui empêchent les parents de donner à leurs enfants l’essentiel : le temps, la transmission et la sérénité.
Les enfants d’aujourd’hui sont nés dans un monde où tout est urgent, où se poser, réfléchir, discuter, n’est plus dans l’air du temps. En fin de journée, après l’école, enfants et parents sont totalement épuisés et n’attendent qu’une chose: s’allonger le temps d’une courte nuit pour recommencer la même course effrénée pour le lendemain.
Pour ne rien arranger, le temps scolaire (que ce soit d’ailleurs dans le public ou le privé) fait que beaucoup de parents se disent obligés, souvent, de faire des arbitrages entre leur carrière professionnelle et leurs enfants. Et nous ne parlons pas ici des femmes ou des hommes qui choisissent de s’occuper exclusivement de leurs enfants, car même celles et ceux qui travaillent ne vont pas pouvoir se concentrer à 100% sur leur travail, ils pensent à leurs chérubins, et qu’il ne faudrait surtout pas aller les chercher à 17h30 au lieu de 17h.
En gros, les parents d’aujourd’hui sont appelés à travailler beaucoup pour subvenir aux besoins incessants et faire face à la cherté de la vie, et en même temps être disponible pour les enfants. Disponibles non pas pour partager un coucher de soleil, ou «s’asseoir sur un banc, cinq minutes… et regarder les gens, tant qu’y en a» (pour paraphraser la chanson de Renaud), mais pour les embarquer dans une course sans fin, tout en se persuadant que tout cela «est pour leur bien», «pour qu’ils réussissent dans la vie».
On passe notre temps à «cocher les cases»
Dans une étude américaine publiée en 2013 et intitulée «Fast-Forward Family: Home, Work, and Relationships in Middle-Class America» (La famille en accéléré : foyer, travail et relations dans la classe moyenne américaine), des chercheurs ont démontré que l’hyper-planification et la logistique quotidienne (repas express, trajets, devoirs) prennent systématiquement le pas sur les interactions familiales détendues. Résultat : des parents en «stress chronique» (mesuré dans cette étude par un taux élevé de cortisol), et une relation parents-enfants sans une réelle interaction.
«Les parents sont focalisés sur le fait de «cocher les cases» (habillage, repas express, départ à l’école). Les interactions verbales se limitent souvent à des instructions temporelles : «Dépêche-toi», «Mets tes chaussures», «On va être en retard». La relation devient utilitariste», écrit en 2021, Luc Fairchild, chercheur américain en psychologie du développement et en études familiales, dans la revue Frontiers in Psychology.
Dans un monde où l’urgence prime, l’urgence est peut-être celle de lever le pied sur l’accélérateur, de retrouver un « droit à l’ennui », de ne pas être constamment en mission ou en mode projet. C’est peut-être précisément en renonçant à vouloir être un parent parfait que l’on finit, paradoxalement, par le devenir.



