Chanteuse et actrice, Hayfa Wehbe est la preuve qu’on peut construire un parcours artistique solide et durable avec peu de talent, mais beaucoup d’intelligence. En fait, la provocation est le socle de sa carrière, et elle a su la transformer en chiffres de vues et de ventes de billets.
La Presse — La star libanaise Hayfa Wehbe a retrouvé le public de Carthage lors de la soirée du 3 septembre. Ce concert a été programmé dans le cadre du «Carthage off», une succession de spectacles organisée après le clap de fin du festival officiel. Hayfa Wehbe n’est pas étrangère à cette scène, elle y a déjà été en 2004, 2006 et 2008, toujours en hors festival. Elle a été de retour en 2010 puis en 2018 pour des prestations dans des hôtels. Ce concert du 3 septembre marque ainsi les retrouvailles avec ses admirateurs après 8 ans d’absence.
Chanteuse et actrice, Hayfa Wehbe est la preuve qu’on peut construire un parcours artistique solide et durable avec peu de talent, mais beaucoup d’intelligence. En fait, la provocation est le socle de sa carrière, et elle a su la transformer en chiffres de vues et de ventes de billets.
Ayant fait ses débuts en mannequin, elle a figuré dans un célèbre clip de son compatriote Assi El Hellani «Wani mareg marrit». À l’époque, rien ne la destinait encore à l’énorme succès qu’elle connaîtra des années plus tard. Jusque-là, l’industrie musicale à l’échelle arabe était centrée sur le talent vocal, le choix des paroles et des mélodies musicalement travaillées.
Puis, au début des années 2000 vint la vague de chanteuses qui ont révolutionné le paysage artistique, avec en cheffe de file une autre libanaise, Aline Khalaf. C’étaient des chanteuses qui misent principalement sur leur beauté et sur la séduction pour se faire remarquer. Elles ont osé mettre leur physique en premier, appuyées par des producteurs qui ont construit autour d’elles l’image de femmes irrésistibles. Les clips affichaient de plus en plus des tenues dénudées et des danses très suggestives. La musique était rythmée, les paroles absurdes et futiles, et c’était bien assumé. Les producteurs tenaient à cette légèreté pour marquer la différence.
Hayfa Wehbe est ainsi parmi ces stars qu’on aimait plus regarder qu’admirer le talent vocal. Ses clips et ses passages à la télé étaient presque scandaleux à l’époque. Il y a eu des critiques fortes, des contestations de ceux qui voulaient protéger la scène musicale, la société même de ce qui était perçu comme une outrance aux valeurs morales.
Or, une bonne partie du public vouait une immense fascination pour cette nouvelle génération d’interprètes. Avec le temps, la plupart n’ont pas su tenir, leurs décisions artistiques n’étant pas assez intelligentes pour résister aux changements de tendances. Hayfa Wehbe est pourtant toujours là, plus de deux décennies après son premier clip «Agoul ahwak». Même ayant dépassé la cinquantaine, la séduction et la provocation demeurent toujours sa signature, ses armes de prédilection.
Ce parcours artistique a été jalonné d’événements de grande importance. En 2004, Omar Cherif l’a invitée à l’accompagner sur le tapis rouge du festival de Cannes. En 2005, le compositeur de renom Ilyas Rahbani lui a écrit et composé l’un de ses tubes les plus connus «Baddi eich». Une collaboration inattendue, choquante même, pour «les gardiens du temple».

Il a déclaré aux médias qu’il voyait en elle la nouvelle Marilyn Monroe. En 2009, elle a été à l’affiche du film «Dokkan Chehata» de Khaled Youssef, à côté de Amr Saad. Elle y a joué le rôle principal féminin. Il s’agit de «Bissa», issue d’un quartier populaire égyptien, et dont la beauté fatale a détruit sa vie, amenant même les frères dans le film à s’entretuer.
Sur ce point, il faut dire que le talent d’actrice de Hayfa Wehbe dépasse largement ses prestations au chant. Son interprétation a été naturelle et crédible, et depuis, les propositions se sont multipliées. Elle a joué dans de nombreux feuilletons égyptiens. L’un de ses autres rôles les plus connus au cinéma est celui de «Rouh», dans «Halawet rouh», une adaptation égyptienne de «Malena». Elle a donc incarné le même personnage campé par Monica Bellucci dans la version originale. La musique n’est donc pas l’unique facette de Hayfa Wehbe, en dépit de ses nombreux albums et clips.
Le théâtre antique de Carthage a été archicomble pour le dernier concert de la star libanaise. La foule a commencé à faire la queue près de 7 heures avant le début du spectacle. Pourtant, certains ont appelé au boycott de ce spectacle qui n’était pas, selon eux, à la hauteur de cette scène qui porte une mémoire et un prestige à défendre. Au final, c’est un évènement géré par des organisateurs privés, qui obéit aux lois de l’offre et la demande, et de la rentabilité financière. Même les admirateurs de Hayfa se demandaient si elle pouvait réellement chanter en direct devant tout ce public enthousiaste.
La première partie du concert a été assurée par l’accordéoniste Anas Ghayaza, pendant près de 20 minutes où c’était le public qui chantait.
Puis, Hayfa Wehbe a fait son entrée sous les applaudissements et les acclamations. Vêtue d’une longue robe dorée, elle était particulièrement élégante. Sa tenue, relativement sage, contrastait avec celles qu’elle porte habituellement lors de ses concerts.
Avec 10 musiciens, des choristes et des danseurs, elle a fait vibrer les gradins dès le premier couplet. Et, pour revenir à la voix, c’était exactement comme dans les enregistrements aux studios. La même voix modeste, sans grande ampleur, mais parfaitement adaptée à son style. La star a fait le tour de ses albums, des titres qui ont marqué ses débuts jusqu’à «Mitsubishi», son duo avec Saint Levant sorti le mois dernier.
Il y a eu évidemment «Badna nroue» et «chou l matloub» qui ont cumulé en quelques mois des dizaines de millions de vues sur les plateformes. «Ana Hayfa ana» et «Bouss el wawa» ont aussi figuré sur la setlist.
Le public est resté debout presque toute la soirée pour suivre le rythme entraînant des chansons. C’était plus un show qui rappelle les fawazirs de l’ancienne époque avec des chorégraphies sans grande originalité. Rien d’innovant ni de surprenant. Dans quelle mesure ce concert était-il pour elle un triomphe ?
Tout d’abord, le théâtre affichait complet, contrairement à ses passages au début des années 2000. Le concert montrait également qu’elle était toujours capable d’allier danse et chant et que l’âge ne semble avoir aucun effet ni sur la fraîcheur de sa prestation ni sur la réception des chansons dont certaines correspondraient davantage à une interprète plus jeune.
Le show n’avait rien d’outrancier ni de véritablement scandaleux, contrairement à ce que certains auraient pu laisser entendre. On pourrait tout de même se demander ce que ce spectacle aurait pu apporter au paysage culturel tunisien. Était-ce vraiment un événement musical mémorable ?
C’était certainement une soirée rentable sur le plan financier, mais il convient peut-être de ne pas prêter une véritable ambition culturelle à ce genre de spectacles. Hayfa Wehbe reste tout de même un phénomène musical singulier. Une chanteuse aux capacités vocales insuffisantes, ce que son public sait parfaitement. Toujours égale à elle-même, elle l’assume pleinement et certaines paroles de ses tubes sont même des réponses audacieuses aux critiques. Voilà plus de deux décennies que le phénomène perdure et, à en juger par ses succès récents, il semble bien parti pour durer encore.



