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Kamel Laaridhi, Réalisateur de H@low man, à La Presse : « Un film né d’une guérilla de cinéma »

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  • 10 septembre 2026
  • 6 min de lecture
Kamel Laaridhi, Réalisateur de H@low man, à La Presse : « Un film né d’une guérilla de cinéma »

N’eût été l’acharnement de cette équipe — portée par le producteur Moncef Taleb (Inside Production), le réalisateur Kamel Laaridhi et le directeur de la photographie Amine Messadi —, le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. C’est l’histoire d’une longue aventure en autoproduction initiée dès 2017 par ces garçons lorsqu’ils avaient encore les cheveux au vent, et qui vient enfin d’aboutir à force de foi et de résistance formelle. Aujourd’hui, cette ténacité trouve son éclat : The H@llow Man, premier long métrage de Kamel Laaridhi, s’offre une consécration majeure avec sa sélection en compétition à la prestigieuse Semaine internationale de la critique à Venise. Plongée vertigineuse dans une Tunisie dystopique projetée en 2059, le film sonde un monde sous hypnose technologique où l’on pirate les mémoires et anesthésie les émotions, faisant résonner nos hantises contemporaines dans un geste de mise en scène radical. Rencontre avec un cinéaste pour qui le cinéma demeure un acte de combat.

Après plusieurs courts métrages traversés par l’étrangeté et les marges du réel, ce premier long s’ouvre sur la célèbre sentence d’Antonio Gramsci : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres». Quel est l’ancrage politique de cet interrègne dans votre cinéma ?

Cette citation n’est pas une exergue littéraire ; elle constitue l’armature morale du film. L’idée matrice plonge ses racines dans le souffle post-révolutionnaire tunisien, et plus précisément dans cette béance ouverte après le 14 janvier, où l’effondrement d’un ordre autoritaire a laissé place à une sidération collective. Nous portions d’immenses espérances démocratiques, et nous avons vu surgir les spectres du terrorisme.

C’est précisément dans cet entre-deux, cet interstice où l’ancien pouvoir s’effrite sans que l’alternative ne soit encore constituée, que le monstrueux prend corps. Pour rendre compte de cette fracture, j’ai choisi l’austérité du huis clos: filmer la gestation méthodique d’un attentat non pas dans le spectaculaire, mais dans la texture même des gestes anodins, ce quotidien le plus trivial où le tragique s’infiltre à bas bruit.

Le  projet a été interrompu par votre départ pour les États-Unis, aux lisières de la Silicon Valley. Comment ce déplacement géographique a-t-il infléchi l’écriture du film ?

Une première tranche du film a été tournée en 2017. Avec le recul du montage, une intuition persistait : il manquait une pulsation vitale, un écho à la mutation silencieuse du monde. Mon installation en Californie, au contact direct de la Silicon Valley, a provoqué un véritable choc perceptif. Vivre au plus près de cet épicentre technologique m’a permis de mesurer la manière dont le rapport intime entre l’humain et la machine était en train de se déliter.

J’ai alors éprouvé le besoin de prolonger les lignes de force du récit et d’épaissir l’un des protagonistes à l’aune de cette vertigineuse réalité. Ce personnage, autrefois capté à l’état embryonnaire dans un espace clos, a été projeté dans une Tunisie de l’an 2059 — un territoire où la manipulation mentale et l’hypnose sont criminalisées au titre d’actes terroristes. Le déplacement vers la dystopie n’était pas une fuite hors du réel, mais une méthode pour en ausculter les traumatismes enfouis.

Refusez-vous pour autant l’étiquette de science-fiction ?

Absolument. La science-fiction postule souvent un détachement spéculatif qui ne m’intéresse guère ici. Hallow Man relève plutôt d’un cinéma d’anticipation critique : le futur y est un prisme, un prétexte dialectique tendu vers notre présent. L’horizon 2059 n’est convoqué que pour mieux éclairer l’opacité de nos blessures actuelles et la dérive de nos souverainetés intimes.

Votre regard sur l’hégémonie galopante de l’intelligence artificielle semble d’ailleurs profondément désenchanté.

Il est avant tout lucide et matériel. Au-delà des chimères théoriques, il faut rappeler la violence écologique de ces infrastructures : des architectures énergivores dont l’empreinte hydrique et carbone menace directement les équilibres vitaux.

Si l’intelligence artificielle conserve une pertinence stricte lorsqu’elle est mobilisée au service de la recherche médicale ou de la résolution de crises humanitaires majeures, sa dérive récréative me paraît terrifiante. Ce gaspillage énergétique insensé, déployé pour alimenter la futilité narcissique des réseaux sociaux et combler le vide d’une société en déshérence, relève d’une régression absolue.

Sur le plan économique, le film revendique une économie de combat, dans le sillage de l’expérience initiée avec The Last of Us…

C’est la traduction directe de ce que Werner Herzog nommait, au détour d’une leçon de cinéma, la «guérilla de cinéastes». Tourné dans la foulée immédiate de The Last of Us, avec le même noyau de collaborateurs aguerris, Hallow Man repose sur un modèle d’autoproduction où chaque technicien devient partie prenante de l’acte créatif.

Cette polyvalence solidaire est le prix de notre indépendance : elle nous préserve des concessions industrielles et de l’attentisme institutionnel, même si l’épreuve des effets visuels a été un gouffre d’efforts, finalement soutenu de manière symbolique par une aide à la finition du ministère des Affaires culturelles. Cette guérilla n’est pas un pis-aller, c’est une éthique de survie esthétique.

Cette sélection à la Mostra de Venise sonne-t-elle comme l’aboutissement de cette longue résistance ?

Le musicien connaît l’épiphanie au moment précis où s’élève la note qu’il a imaginée. Pour un cinéaste, la grâce survient à la table de montage : c’est là, lorsque les contingences du plateau s’effacent et que la matière brute commence à dialoguer avec elle-même, que l’on sait si le film existe véritablement. Dès la mise en place du montage image, une certitude intime s’est imposée à moi, c’était presque une vision  : ce geste cinématographique, forgé dans l’urgence et le dépouillement, portait en lui la force nécessaire pour toucher un horizon bien plus vaste. Venise en est l’écho le plus juste.

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Auteur

Salem Trabelsi

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