Culture

Cinéma – 70e anniversaire de la Garde nationale : « Lamana », le legs en mouvement

Avatar photo
  • 11 septembre 2026
  • 5 min de lecture
Cinéma – 70e anniversaire de la Garde nationale : « Lamana », le legs en mouvement

Projeté à l’occasion du 70e anniversaire de la Garde nationale tunisienne, «Lamana » — le legs, la transmission, le devoir transmis — est une docu-fiction réalisée par Maroua Ben Jemia sur un scénario de Walid Magerhi. Parti d’un projet personnel du scénariste, lui-même cadre de la Garde nationale, le film aurait pu se réduire à l’exercice commémoratif. Maroua Ben Jemia choisit une autre voie : celle du cinéma, de la poésie des images et d’une mise en scène qui transforme la commande institutionnelle en espace de liberté.

La Presse — « Lamana » signifie le legs. Mais le mot dit ici davantage qu’un héritage : il évoque ce qui se transmet, ce qui oblige et ce qui engage. Dans le film de Maroua Ben Jemia, cette transmission est celle d’une mission, d’un devoir qui passe d’une génération à l’autre au sein de la Garde nationale, avec l’idée d’un engagement qui se poursuit sans recherche de gloire individuelle. Le point de départ est important. « Lamana » n’est pas, à l’origine, une commande institutionnelle. Le projet est porté par Walid Magerhi, scénariste et lui-même cadre de la Garde nationale, avant d’être proposé à la réalisatrice puis soumis à la direction de l’institution. Le film est ainsi pensé comme un hommage à un corps créé à l’aube de l’indépendance, avant même la promulgation de la République, et dont la mission s’inscrit dans une histoire collective du pays.

Cette donnée aurait pu enfermer le film dans les codes du film institutionnel.

C’est précisément ce que Maroua Ben Jemia parvient à éviter. Elle ne renie pas le cadre qui lui est donné, mais elle se l’approprie. Elle y injecte son expérience, son regard, son savoir-faire et surtout une sensibilité de cinéaste qui déplace le projet vers quelque chose de plus ample. Le récit accompagne un jeune qui intègre l’École de la Garde nationale.

À travers son parcours et le passage d’une génération à l’autre se dessine une mission qui embrasse les différents territoires d’intervention du corps : la mer, la terre et les airs. Une voix off, portée par Chawki Khouja, accompagne ce voyage à travers le pays. Le texte, engagé et poétique, donne aux images une dimension presque épique, tandis que la caméra traverse paysages, territoires, couleurs et reliefs de cette Tunisie qui devient elle-même partie prenante du récit.

Le film joue alors sur plusieurs registres qui s’imbriquent. Il y a les comédiens;  Brahim Zarrouk, Slim Sanhaji, Mohamed Sayari et Yassine Ben Gamra qui donnent corps au récit et à son message. Et il y a les membres de la Garde nationale eux-mêmes, que la réalisatrice fait passer devant sa caméra autrement que dans une simple représentation institutionnelle. Elle les filme dans l’action, leur fait accomplir des gestes et des prouesses dont on n’a pas nécessairement l’occasion d’être témoin à l’écran. Le réel devient matière de cinéma. Une séquence avec Bahri Rahali, en gardien du désert, résume peut-être cette volonté de dépasser la stricte illustration. Sa présence, son jeu et l’espace dans lequel elle s’inscrit apportent au film une dimension presque symbolique : celle d’une mission qui ne se résume pas à une fonction, mais qui s’inscrit dans un territoire, une mémoire et une continuité.

C’est dans cette capacité à composer avec les limites que se situe sans doute l’une des réussites de « Lamana ». Le film ne cherche pas à dissimuler sa vocation commémorative. Il travaille avec elle. Et c’est là que Maroua Ben Jemia trouve son espace de liberté : dans la mise en scène, dans le choix des visages, dans le mouvement de la caméra, dans les paysages et dans cette volonté de faire du message autre chose qu’un discours illustré.

« Lamana » est ainsi moins un film sur une institution qu’un film sur une idée : celle de la transmission. Transmission d’une mission, mais aussi d’une mémoire et d’une responsabilité. Le titre prend alors tout son sens. Le legs n’est pas un objet que l’on reçoit et que l’on conserve. Il est une charge que l’on accepte et que l’on transmet à son tour.

La réalisation de Maroua Ben Jemia accompagne cette idée par une esthétique qui assume le spectaculaire sans basculer dans la démonstration. La photographie de Chams Gorrab, le travail du son de Habib Lakhdher, la musique de Montassar Ben Othman, les décors d’Amine Chouiref, les maquillages d’Azza Ben Jemia et les costumes d’Aycha Khalil et l’ensemble de l’équipe technique participent à cette construction d’un univers où le documentaire et la fiction se répondent. Il reste de « Lamana » une impression de mouvement : mouvement des corps, des territoires, des générations et des images. Et surtout une impression assez rare dans ce type d’exercice : celle d’une réalisatrice qui ne se contente pas d’exécuter un cadre, mais qui parvient à s’y glisser pour mieux le déplacer.

Transformer un exercice imposé en geste de cinéma, sans en trahir l’esprit : c’est peut-être là que réside le véritable legs de « Lamana ».

Avatar photo
Auteur

Asma DRISSI

You cannot copy content of this page