Intelligence stratégique : Et si l’on transformait la crise en une chance de rebond…
Du Portugal à la Grèce et au Maroc, une même leçon : une crise ne condamne pas une nation. Elle peut plutôt révéler sa capacité à se réformer.
La Tunisie n’est ni au bord de l’effondrement ni en mesure de poursuivre comme avant. Sa croissance est trop faible, le chômage trop élevé, l’investissement insuffisant, les finances publiques sous pression et la productivité trop lente.
La Presse — Pris séparément, ces problèmes pourraient sembler maîtrisables. Ensemble, ils indiquent qu’un modèle économique atteint ses limites.
Il faut donc regarder les expériences d’autres pays, non pour les copier, mais pour comprendre comment une crise peut devenir un point de départ.
Organiser la géographie…
Le Portugal a compris qu’il ne suffisait pas de financer l’État et qu’il fallait rendre l’économie capable de le financer. Réduire les dépenses, augmenter les impôts ou emprunter peuvent faire gagner du temps. Seule une économie plus productive, plus exportatrice et plus attractive peut garantir l’avenir.
La Grèce a appris, dans la douleur, qu’une réforme différée ne disparaît jamais. Elle revient plus tard, plus coûteuse. La modernisation de l’administration, de la fiscalité et des finances publiques exige du temps, mais l’immobilisme en exige davantage.
Le Maroc, lui, a transformé sa géographie en stratégie. Tanger Med n’est pas seulement un port. C’est un ensemble de routes, de voies ferrées, de zones industrielles, de fournisseurs, de services et d’exportations. La géographie ne devient une richesse que lorsqu’elle est organisée.
La Tunisie possède les mêmes atouts de position : la Méditerranée, l’Europe à proximité, l’Afrique à portée de main. Mais une situation géographique n’est pas une politique économique.
Le pays doit cesser de penser comme un petit marché et se concevoir comme une plateforme : industrielle pour l’Europe, logistique pour la Méditerranée, numérique pour le monde arabe et commerciale pour l’Afrique.
Les secteurs existent : composants automobiles, aéronautique, pharmacie, électronique, logiciels, agroalimentaire, énergies renouvelables, tourisme médical et culturel. Des entreprises tunisiennes y sont déjà compétitives. Mais elles restent trop souvent des îlots de réussite dans une mer de complexité. Le véritable enjeu n’est pas de multiplier les exceptions, mais de créer un système.
Un port ne vaut pas seulement par ses quais. Il vaut par l’économie qui se développe autour de lui. Le tourisme ne peut plus se limiter au soleil et aux chambres d’hôtel. La Tunisie possède Carthage, Kairouan, ses médinas, son Sahara, ses oasis, sa gastronomie et son patrimoine. Elle doit vendre des expériences, une histoire, une destination ouverte toute l’année.
Aucune stratégie ne réussira toutefois avec une administration qui ralentit l’initiative. Simplifier les procédures, numériser les services et clarifier les règles ne signifie pas affaiblir l’État. C’est le rendre plus efficace et plus puissant.
S’inscrire dans la durée…
L’épreuve décisive reste la jeunesse. La Tunisie ne manque pas de diplômés ; elle manque d’emplois correspondant à leurs compétences. L’université et la formation professionnelle doivent être liées aux besoins de l’économie : ingénieurs, techniciens, programmeurs, spécialistes de la logistique, de l’énergie, de l’industrie pharmaceutique et de l’intelligence artificielle.
Il n’y aura pas de miracle. Le Portugal, la Grèce et le Maroc ne se sont pas transformés en quelques mois. Le redressement est fait de décisions répétées, de réformes continues, d’infrastructures, d’entreprises et de générations. La condition essentielle est la continuité.
Dans dix ans, la Tunisie pourrait connaître une croissance durable, un chômage en recul, des industries plus exportatrices, une administration numérisée, un tourisme moins saisonnier, une énergie moins coûteuse et des régions intérieures capables d’attirer au lieu de perdre leurs jeunes. Ce n’est pas une promesse. C’est une possibilité.
La Tunisie possède une position exceptionnelle, un capital humain important, une histoire, des entreprises et des secteurs compétitifs. Elle ne manque pas de ressources ; elle manque surtout d’une organisation plus cohérente et d’une vision qui dépasse les cycles politiques.
Les expériences étrangères ne dictent pas une recette. Loin s’en faut. Elles lui montrent qu’un autre chemin existe.
Une crise ne disparaît pas parce qu’on refuse de la regarder. On en sort en changeant les règles qui l’ont produite.
La Tunisie doit maintenant choisir : continuer à négocier avec la crise ou commencer à négocier avec l’avenir.
Les nations ne sont pas jugées seulement sur la gravité de leurs difficultés, mais sur leur capacité à en faire un avertissement, une rupture et, parfois, un nouveau commencement.


