La Tunisie s’apprête à réviser la loi n°52 de 1992 relative aux stupéfiants afin de renforcer les moyens de lutte contre le trafic de drogues et de permettre aux services concernés de mieux démanteler les réseaux de criminalité organisée, dont les activités connaissent une évolution aux niveaux local, régional et international.
Le chef du service de lutte contre les stupéfiants de la direction de la police judiciaire d’El Gorjani, Mohamed Ali Chaïbi, a indiqué que le ministère de l’Intérieur “travaille actuellement à la révision de la loi n°52 de 1992 du 18 mai 1992 relative aux stupéfiants, dans un contexte marqué par l’évolution de la criminalité liée aux drogues”.
Intervenant le 10 septembre dans une émission consacrée à la lutte contre les stupéfiants, diffusée par la première chaîne de la télévision nationale, le responsable a précisé que les modifications envisagées devraient notamment permettre le recours à de nouveaux mécanismes d’enquête.
“Nous demandons de nouveaux mécanismes dans la loi qui nous permettent de démanteler les réseaux et de recourir à des méthodes d’enquête spéciales, notamment l’interception des communications et l’infiltration”, a-t-il déclaré.
Selon Mohamed Ali Chaïbi, l’évolution des méthodes utilisées par les réseaux criminels et leur recours aux technologies modernes rendent nécessaires de nouvelles dispositions légales.
“Face à l’évolution de la criminalité et à l’exploitation des technologies modernes, les mécanismes de lutte et de démantèlement des réseaux internationaux nécessitent des dispositifs spéciaux (…) encadrés par la loi”, a-t-il expliqué.
Une dernière révision partielle en 2017
Le responsable a rappelé que la dernière modification “partielle” de la législation sur les stupéfiants remonte à 2017.
Cette réforme avait notamment accordé aux magistrats un pouvoir d’appréciation dans l’application des circonstances atténuantes prévues par l’article 53 du Code pénal dans certaines affaires liées à la consommation de drogues, tout en maintenant des sanctions sévères à l’encontre des trafiquants et des passeurs.
Avant cette modification, la législation empêchait les tribunaux de réduire la peine à moins d’un an de prison ferme pour les consommateurs de stupéfiants primo-délinquants. Cette disposition avait été fortement critiquée par des défenseurs des droits humains, qui estimaient qu’elle avait contribué à « détruire l’avenir » de nombreux jeunes ayant consommé du cannabis, parfois une seule fois.
La Tunisie au carrefour des routes du trafic
Sur le plan régional, Mohamed Ali Chaïbi a insisté sur l’importance de la coopération internationale, notamment avec les pays voisins, pour lutter contre le trafic de stupéfiants.
Cette coopération passe, selon lui, par la réalisation d’“enquêtes conjointes” et l’“échange d’informations sur les réseaux internationaux”, dans le cadre des conventions bilatérales et internationales.
En raison de sa position géographique, la Tunisie se trouve, selon le responsable, au croisement de plusieurs importantes routes de trafic de stupéfiants.
“La Tunisie se trouve au carrefour de grands itinéraires de trafic de différents types de stupéfiants », a-t-il indiqué, soulignant que les drogues sont introduites dans le pays « par voie maritime, aérienne et terrestre”.
Il a notamment évoqué l’entrée de « grandes quantités » de cocaïne et de comprimés d’ecstasy à travers la frontière tuniso-libyenne.
Selon lui, la Libye est devenue, depuis la dégradation de sa situation sécuritaire en 2011, une “zone de stockage de différents types de stupéfiants”, notamment la cocaïne, l’héroïne et les comprimés psychotropes, particulièrement dans certaines zones contrôlées par des milices armées.
Ces déclarations rejoignent, selon le responsable, les conclusions d’un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), publié en janvier 2025 sous le titre “Dynamiques du trafic de drogues en Libye et dans l’ensemble de l’Afrique du Nord : tendances et impacts”.
Le rapport relève notamment le “lien entre le trafic de drogues et le contexte sécuritaire en Libye”, ainsi que “l’importance croissante” de ce pays “comme plaque tournante pour le transit des drogues destinées aux marchés de la région”.
Lyrica : un marché de consommation qui s’est développé
Mohamed Ali Chaïbi a également évoqué la circulation des comprimés de Lyrica, nom commercial de la prégabaline, un médicament soumis à prescription utilisé notamment dans le traitement des douleurs neuropathiques, de l’épilepsie et de certains troubles anxieux.
Selon lui, ces comprimés sont acheminés clandestinement de l’Inde vers l’Algérie en passant par la Turquie, la Libye et la Tunisie.
“Lorsqu’un million de comprimés de ces drogues transitent par la Tunisie, 100.000 comprimés restent en Tunisie. Lorsqu’il s’agit de 10 millions de comprimés, un million reste en Tunisie. Ainsi, un marché de consommation à part entière de comprimés de Lyrica s’est créé en Tunisie”, a-t-il expliqué.
Le responsable a par ailleurs souligné que l’ecstasy fait l’objet d’une commercialisation notamment dans les boîtes de nuit et les établissements de loisirs, en raison, selon lui, du caractère touristique du pays et de l’importance de sa population jeune.
Plus de 15.000 affaires de stupéfiants en 2025
La Tunisie ne connaît pas, selon Mohamed Ali Chaïbi, de culture, de production ou de fabrication de stupéfiants à l’échelle nationale, les drogues saisies dans le pays étant introduites principalement par le trafic.
Il a toutefois fait état de l’implication de certains Tunisiens travaillant dans le transport de marchandises entre l’Europe et la Tunisie dans des opérations de trafic, ainsi que de personnes appartenant à des communautés africaines établies en Tunisie.
“Le phénomène de la drogue est devenu un crime organisé par excellence, notamment en France et dans l’espace européen”, a-t-il affirmé.
Le responsable a également fait état d’une hausse des saisies de cocaïne au cours des cinq dernières années, ainsi que d’une forte progression des saisies de comprimés stupéfiants.
Celles-ci ne dépassaient pas quelque 60.000 comprimés en 2020, avant de connaître une forte augmentation.
En septembre 2025, les autorités tunisiennes avaient annoncé la saisie, au port de Radès, d’une cargaison d’environ 12 millions de comprimés stupéfiants dissimulés dans un conteneur en provenance d’un pays européen. L’opération avait été présentée comme la plus importante saisie de comprimés stupéfiants réalisée en Tunisie.
Mohamed Ali Chaïbi a précisé que les comprimés saisis étaient à base de prégabaline.
Selon une source judiciaire citée précédemment, la cargaison était destinée à être écoulée notamment dans le milieu scolaire et ciblait les jeunes.
Pour le responsable, le ciblage des établissements éducatifs vise à « frapper le noyau de la société » tunisienne. Il a assuré que le ministère de l’Intérieur « reste vigilant » et œuvre à sécuriser les établissements scolaires ainsi que leur environnement.
Le nombre d’affaires liées aux stupéfiants est ainsi passé de plus de 5.000 en 2020 à plus de 15.000 en 2025, tandis que le nombre de personnes arrêtées, parmi les trafiquants, passeurs et consommateurs, est passé d’environ 10.000 à plus de 27.000 durant la même période.
“Agir sur l’offre et réduire la demande”
Pour Mohamed Ali Chaïbi, la lutte contre les stupéfiants doit reposer sur une double approche : agir sur l’offre et réduire la demande.
La lutte contre l’offre relève des services de sécurité, des structures chargées de l’application de la loi et des services de contrôle des frontières. La réduction de la demande nécessite, quant à elle, une approche participative impliquant la famille, les établissements éducatifs, les médias ainsi que les différentes composantes de la société.
Le responsable a estimé que l’aggravation du phénomène des drogues en Tunisie s’accompagne également d’une hausse des saisies et des opérations sécuritaires visant les réseaux de criminalité organisée actifs dans ce domaine.
Il a, par ailleurs, affirmé que la législation sera appliquée à toute personne qui se place sous le coup de la loi sur les stupéfiants, « quels que soient son statut, son niveau et sa position sociale », y compris les personnes travaillant au sein des institutions de l’État.
Parallèlement aux mesures sécuritaires et judiciaires, le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées a entamé, depuis le 10 septembre, la mise en œuvre de la première phase d’un programme national de communication consacré à la prévention des risques liés aux drogues, en collaboration avec les autres ministères, les médias publics ainsi que les organisations et associations partenaires.



