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Hommage à Mohamed Garfi : Quand la musique perd l’un de ses grands passeurs

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  • 15 septembre 2026
  • 5 min de lecture
Hommage à Mohamed Garfi : Quand la musique perd l’un de ses grands passeurs

Il y a des disparitions qui ne concernent pas seulement un homme, mais une époque. Avec Mohamed Garfi s’efface une figure singulière de notre paysage musical : un chef d’orchestre qui savait écouter avant de diriger, un compositeur qui pensait la musique dans son rapport au texte et à la scène, un musicologue qui avait compris que la création ne peut se construire sans mémoire.

La Presse —Mohamed Garfi appartenait à cette famille d’artistes que l’on reconnaît moins à l’éclat de leur présence qu’à la profondeur de leur empreinte.

Pendant des décennies, il aura traversé la musique tunisienne et arabe sans jamais se laisser enfermer dans une seule définition. Chef d’orchestre, compositeur, chercheur, enseignant, homme de théâtre : les fonctions se superposaient chez lui sans jamais prendre le dessus sur l’essentiel, qui demeurait la musique.

Une musique pensée, construite, travaillée. Une musique qui exigeait des interprètes, des textes et des formes qu’ils soient à la hauteur de ce qu’ils pouvaient porter.

C’est sans doute ce qui rend son parcours si précieux aujourd’hui. Garfi faisait partie de ces musiciens pour lesquels l’orchestre n’était pas seulement un ensemble d’instruments, mais une matière vivante. Il y avait dans sa manière de travailler cette volonté de donner à la musique une architecture, une respiration, une profondeur.

Son nom reste aussi attaché à une aventure qui mérite d’être davantage rappelée : celle du théâtre chanté en Tunisie.

Dans les années 1980, alors que les rapports entre musique, théâtre et spectacle cherchaient encore leurs propres équilibres, Mohamed Garfi s’engage dans cette voie avec une véritable ambition artistique.

Son travail avec le metteur en scène Béchir Drissi en constitue un chapitre particulièrement important. Leurs collaborations autour d’œuvres orchestrales et d’opérettes appartiennent à cette histoire du spectacle tunisien où la musique ne venait pas simplement habiller la scène. Elle en était l’un des moteurs.

Entre le compositeur et le metteur en scène s’ouvrait un espace où le texte, la voix, l’orchestre, le mouvement et la dramaturgie pouvaient se répondre. Une manière de faire du spectacle une œuvre globale, avant que les catégories et les cloisonnements ne viennent trop souvent séparer les disciplines. Cette période laisse le souvenir d’une création qui prenait le temps de chercher sa forme.

Et Mohamed Garfi avait cette qualité rare de savoir prendre la musique au sérieux sans jamais lui retirer sa capacité d’émotion.

Il y avait chez lui un rapport particulier à la mémoire. Non pas cette mémoire figée qui transforme le patrimoine en objet de musée, mais une mémoire active, capable de nourrir la création contemporaine. Son travail de musicologue en témoigne. Ses recherches sur la musique classique tunisienne, sur les formes instrumentales et sur le théâtre lyrique arabe répondaient à une nécessité qui dépasse largement le champ universitaire : comprendre d’où vient une musique pour savoir où elle peut aller.

Cette démarche explique aussi son intérêt pour la poésie et pour les grandes voix de la littérature arabe. Mettre en musique Mahmoud Darwich, Abou el-Kacem Chebbi, Ahmed Fouad Negm, Saïd Akl ou Mnaouar Smadah, ce n’était pas seulement choisir de beaux textes. C’était confronter la musique à des paroles chargées d’histoire, de mémoire, de révolte, d’amour et d’appartenance. C’était faire circuler la poésie autrement.

Mohamed Garfi n’a jamais pensé la musique tunisienne comme un territoire fermé. Son parcours l’a porté vers de grandes figures de la création arabe, des frères Rahbani à Marcel Khalifé, de Julia Boutros à Ali El Haggar. Il a également accompagné des artistes tunisiens dont les voix ont ensuite largement dépassé nos frontières, parmi lesquels Dhikra Mohamed, Sonia M’Barek ou Dorsaf Hamdani.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est moins la liste des noms que ce qu’elle révèle : Garfi était un passeur. Entre les générations. Entre les répertoires. Entre la musique savante et la chanson. Entre la Tunisie et le monde arabe. Entre le savoir universitaire et la scène. Il appartenait à une époque où un musicien pouvait encore être tout cela à la fois. C’est peut-être là que réside la véritable mesure de son héritage. Pas seulement dans les œuvres composées ou dirigées. Pas seulement dans les recherches publiées. Pas seulement dans les artistes accompagnés. Mais dans une certaine idée de la musique.

Une musique qui se travaille. Qui se transmet. Qui dialogue avec la poésie, le théâtre et l’histoire. Une musique qui peut être savante sans être distante, enracinée sans être enfermée, contemporaine sans renier ce qui l’a précédée. Mohamed Garfi no us quitte à 78 ans.

Il laisse derrière lui des partitions, des livres, des orchestres, des voix et des souvenirs. Il laisse surtout une empreinte dans une histoire musicale tunisienne dont certains chapitres restent encore à écrire. Et parmi ces chapitres, il y aura celui d’un homme qui a consacré sa vie à faire entendre la musique autrement.

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Auteur

Asma DRISSI

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