Vient de paraître – Deux romans de Christian Attard : Des polars qui racontent la mémoire de Sfax
L’écrivain d’origine maltaise Christian Attard vient de publier deux polars historiques aux éditions Sikelli. Les intrigues remontent le temps, au cœur de la Tunisie des années 30, où se mêlent langues, cultures, religions et destins.
La Presse —Dans «Meurtres à Borj ennar», puis «Massacre route d’El Ain», l’inspecteur Joseph Grima est à chaque fois confronté à une nouvelle énigme. Un crime est annoncé dès la première page, et il faut absolument trouver les assassins. Christian Attard a défini pour cadre spatio-temporel Sfax en 1930. Un choix qui n’a rien d’anodin.
En fait, il est lui aussi né dans cette ville, tout comme le protagoniste de ses romans. Sa bibliographie est particulièrement riche, avec des polars et des livres historiques parus à l’étranger. L’auteur a déjà publié en 2020 «Meurtres dans la Casbah», aux éditions Déhache, en France. Ce roman se déroule également à Sfax et met en scène le commissaire Grima.
«Massacre route d’El Ain» est aussi paru en France, en 2022, aux éditions Hugounenc Phil, sous le titre «Massacre à la Villa Spencer». L’écrivain a finalement ramené ses romans à leur terre d’origine. «Meurtres à Borj ennar» et «Massacre route d’El Ain» font désormais partie de la collection «Sirocco littéraire» des éditions Sikelli. La préface co-rédigée par l’historien professeur Habib Kazdaghli et l’écrivain Hatem Louati mentionne «des récits qui prennent la Tunisie pour décor, pour horizon ou pour source d’inspiration». Cette collection se veut donc «un espace où se rencontrent la mémoire et la création» et entend «faire dialoguer les époques, les langues et les sensibilités».
Le premier roman, «Meurtres à Borj ennar», s’ouvre sur un crime dans «un vieux quartier protégé par les ancestraux remparts de la ville arabe». Le sergent Dunard a été poignardé. C’est « un homme tout autant apprécié que craint ». Derrière son rang de militaire, c’est « une forte tête et un coureur de jupons patenté». Affaire complexe ou simple fait divers ? Il fallait absolument arrêter l’assassin au plus vite pour «faire taire toutes interprétations oiseuses».
Dans le deuxième volet, «Massacre Route d’El Aïn » la famille des Spencer est retrouvée assassinée dans leur villa. Le père est venu de la Bretagne depuis quelques années. C’est «un homme doux, érudit» et «excellent médecin dont la vie fut entièrement dévouée au soin des plus démunis ». Il a été tué avec sa femme, leur fils et même leur chien. Seule survivante du massacre, leur fille «portera ce drame en elle toute sa vie». L’inspecteur Grima doit affronter cette affaire délicate avec très peu d’indices. Nous sommes en 1931, l’année du grand congrès eucharistique de Carthage. Coïncidence ou préméditation ? Et si le docteur Spencer n’était pas là que pour soigner ? Joseph Grima doit conduire une enquête pour démêler le vrai du faux.
Christian Attard nous offre à travers ces deux polars des intrigues palpitantes et complexes. L’inspecteur part de peu d’indices pour découvrir au final que le mal n’est pas toujours là où on l’attend. Le suspense est saisissant, mais sans imposer une atmosphère glauque qui pourrait déranger. L’auteur nous surprend même par une pointe d’ironie dans certaines descriptions des personnages. Les complots, les secrets et les aventures se succèdent, mêlant inventivité romanesque et recherche historique. Et, cette reconstitution d’une époque révolue est aussi captivante que les meurtres énigmatiques.
Le crime, un révélateur historique
De nombreux écrivains, à l’échelle internationale, ont trouvé dans les polars un prisme idéal pour décrypter l’Histoire par le crime. De nombreuses séries dans ce genre ont été publiées, avec un même inspecteur et plusieurs intrigues. Parmi les grandes figures du genre, on peut citer «Les Enquêtes de Nicolas Le Floch», une saga de 14 tomes écrite initialement par le diplomate Jean-François Parot, puis poursuivie par Laurent Joffrin. Ce genre hybride a exigé de Christian Attard une double casquette : celle du romancier qui tisse des complots à couper le souffle, et celle de l’historien qui cherche à restituer les paysages, l’architecture, l’atmosphère des rues et les mentalités.
Sfax, «la grande métropole du sud, travailleuse et paisible », n’est donc pas un simple décor exotique pour les romans de Christian Attard. Nous le suivons dans les labyrinthes de la médina aux années 30, en passant par les souks, les hôtels, les squares. Dans ce monde partagé, profondément inégal, plusieurs communautés ont coexisté, partageant ces mêmes rues, ces mêmes marchés et parfois les mêmes ambitions. On y rencontre des étrangers d’origines diverses, parmi lesquels des Français, des Anglais, des Italiens et des Maltais. Ces derniers, dont l’auteur et son héros font partie, s’étaient installés à Sfax au milieu du XIXe siècle, bien avant que les Français ne prennent la ville par les armes.
Leur présence n’est donc pas corrélée au contexte d’occupation. La galerie de personnages en mosaïque, dans les deux romans, reflète cette société cosmopolite et contrastée où chacun porte une mémoire, une origine et une appartenance différentes. On retrouve dans les polars de Christian Attard Slah, Yassine, Nesrine et Bouazizi le ftairi, mais aussi Carmela, Emilio, Suzanne, Angela, Gina, Luigi. Les protagonistes ont apporté un pan de leur histoire et de leurs cultures. Par un regard plus approfondi, l’auteur revient même sur des habitudes culinaires, des préjugés et des coutumes propres à chaque communauté, en évitant de les réduire à leur origine. Sous la hiérarchie coloniale, les langues se sont ainsi croisées, les identités se sont superposées.
Certaines répliques dans les romans sont en italien et en dialecte tunisien pour accentuer cet effet d’immersion. Chaque crime fait remonter à la surface une part de l’histoire où ces différences d’origine et de religion, bien qu’enrichissantes, étaient parfois une source de suspicion. Le massacre romanesque devient alors une porte d’entrée dans une époque historique, une manière singulière de la revisiter et la faire revivre. En tenant à élucider ces meurtres, Christian Attard nous fait découvrir une Tunisie plurielle que les récits nationaux ou coloniaux ont parfois simplifiée. Au-delà du plaisir de lecture, ses textes sont un outil de mémoire et de transmission, accessible aux Tunisiens, comme aux lecteurs du monde entier.



