Galerie Gorgi et Bluewind Project – Fatma Charfi : Abrouc et les Aberics
Personnage atypique, artiste passionnée, passionnelle, nerveuse, à fleur de peau, exigeante et sans concession, Fatma Charfi était également et tout à la fois empathique, sensible à la souffrance, à la violence, profondément humaine. Cette prise de position contre la violence structurera d’ailleurs son œuvre du début à la fin.
La Presse — « Je voudrais montrer des aspects de notre réalité contemporaine : les compartiments, la manipulation, la suggestion de l’argent. C’est ainsi que je conçois mon travail. Créer des tensions, des chocs. Du spirituel avec du politique. Du sensuel, de l’humour, et du cruel… ».
C’est au détour d’une recherche pour le Moma à New York, où elle travaillait, que Beya Othmani a découvert Fatma Charfi et son Abrouc.
Recensant les artistes africains consacrés à la Biennale de Dakar, elle fut interpelée par l’absence de celle-ci dans les collections du Moma où figuraient la plupart des artistes ayant reçu le même prix.
Cela aiguisa, bien sûr, sa curiosité de chercheur. Et si elle finit par expliquer cette transparence par le fait que Fatma Charfi n’était ni féministe ni identitaire, conditions sine qua non pour provoquer l’intérêt du marché de l’art à l’époque, c’est justement cet universalisme affirmé qui intéressa Beya et la poussa à poursuivre ses recherches sur une artiste trop tôt et trop vite disparue.
Personnage atypique, artiste passionnée, passionnelle, nerveuse, à fleur de peau, exigeante et sans concession, Fatma Charfi était également et tout à la fois empathique, sensible à la souffrance, à la violence, profondément humaine. Cette prise de position contre la violence structurera d’ailleurs son œuvre du début à la fin.
Ce sera à la fin des années 80 qu’elle créera son personnage iconique : Abrouc, ou « le rusé » en langage populaire sfaxien, forme humanoïde de papier mâché, insecte, monstre peut-être, porteur de tous les messages, fragile et terrifiant par sa multiplicaion, qui plus jamais ne la quittera. Abrouc est né des larmes de l’artiste devant une scène tragique de la guerre du Golfe où l’on décimait des Irakiens. Quand enfin elle essuya ses larmes, Fatma Charfi était entourée de Aberics, pluriel de Abrouc, qu’elle avait triturés et modelés machinalement.
A partir de là, Abrouk est partout, dans des boîtes, dans des tubes, sur des voiles, dans des installations horizontales, verticales, familier et quelque peu anxiogène. Il sera dans ses expositions-performances en Tunisie, en Suisse, à Dakar, lui servant de sceau, de signature, lui donnant visibilité et spécificité. La pratique de l’artiste s’affine, devient conceptuelle. Le contact de la main et de la matière devient essentiel pour Fatma Charfi : elle plie, teint, mouille de sa sueur, de sa salive, trouve un rythme, produit des centaines d’Aberics, les enferme dans des boîtes, les insère dans des couches de plexi, les accroche à des rideaux de tulle, joue entre enfermement et liberté, leur donne apparence de vie et de mouvement par sa gestuelle.
C’est cette réflexion sur la vulnérabilité de l’homme seul et la force du groupe, la tension entre la force collective et la fragilité de l’individu qui reflète notre société et qui passionna Beya Othmani.
Préparant une exposition sur la force du collectif, et la résistance féministe dans les arts pour la Fondation Ford à New York, elle décida de mieux connaître Fatma Charfi et la faire connaître. Elle y exposa une œuvre importante de l’artiste.
Aujourd’hui, à Sidi Bou Saïd, deux galeristes l’ont invitée à présenter sa lecture de cette œuvre ancrée dans l’universel.
Aïcha Gorgi et Khedija Hamdi lui offrent leurs cimaises, et c’est à un parcours de la galerie Gorgi à celle de Bluewin project qu’elle nous invite.



