Menzel Bourguiba – vestiges coloniaux : Que reste-t-il de Ferryville ?
Les marques et les traces des 74 ans de protectorat français dans nos contrées meublent le paysage urbanistique et le quotidien de plusieurs villes et villages tunisiens. C’est le cas de la ville de Menzel Bourguiba qui portait jadis le nom colonial de Ferryville jusqu’à la date du 19 janvier 1957. Gros plan sur les vestiges d’une ville au passé francophile.
La Presse — Fondée par l’occupation française en 1897 pour accueillir les expatriés européens, Ferryville (appellation dérivant du nom de Jules Ferry qui a imposé le Protectorat français en Tunisie) représentait à elle seule l’exemple type d’une ville coloniale avec les caractéristiques urbanistiques d’une cité française. Surnommée «Le Petit Paris», Ferryville était connue pour son architecture moderne, ses belles demeures à la française et ses belles perspectives. Elle a été rebaptisée, en 1957, Menzel Bourguiba (la maison de Bourguiba) du nom de l’ancien président Habib Bourguiba. 54 ans après, la ville a perdu beaucoup de son style occidental et de son charme d’antan, laissant derrière elle quelques monuments aujourd’hui en ruine ou dans un état de délabrement.
Quand on parle de Ferryville, on évoque systématiquement son centre-ville avec sa fameuse Place Guépratte et son kiosque à musique, toujours intact. Pour les Menzéliens, il s’agit de la fameuse «Biassa» (la Place du marché).
«Le kiosque à musique accueillait tous les week-ends (samedi soir et dimanche soir) des bals et des banquets. Les Français y faisaient la fête. D’ailleurs, à Toulon, il existe un kiosque à musique identique au nôtre. Ferryville ressemblait plus à une ville provinciale de la côte méditerranéenne française qu’aux autres villes tunisiennes et elle était connue pour l’avenue de France avec ses cafés terrasse et ses boutiques», selon Karim el-Khamassi.
Juste en face de la place du marché, se trouve le célèbre Café de Paris qui était le lieu de prédilection des officiers et des sous-officiers français. Sur la façade du café, on peut lire sur une plaque commémorative en marbre une inscription glorifiant l’attaque armée perpétrée par Salah Bougatfa, Hassen Gnari, Khalifa Azouzi, Mahjoub Ben Ali, Amer Kalatous et Ali Bouhsine, le 14 juillet 1954, et qui a fait plusieurs blessés dans le camp français.
Il reste à noter que la ville de Menzel Bourguiba a su préserver l’architecture en étoile qui caractérise les places des villes françaises. En effet, au niveau du rond-point, où se trouve une stèle qui a supporté jadis la statue de Bourguiba et le monument du Farfadet, cet édifice présente lui aussi une architecture en étoile, comme celle de l’Arc de Triomphe à Paris. D’ailleurs, il s’agit de l’unique carrefour en Tunisie qui débouche sur huit avenues.
En outre, Menzel Bourguiba ressemble plus à une ville provinciale de la côte méditerranéenne française, avec les quelques villas au toit de tuiles rouges (repris par les familles des militaires tunisiens), ses quartiers résidentiels (la petite forêt, l’Olympia), ses rues, avenues et boulevards bordés d’arbres.
L’Hôtel de Ville, l’église et les arcades
Par ailleurs, parmi les anciens bâtiments datant de l’époque de Ferryville, il y a aussi l’Hôtel de Ville dont la construction a débuté en 1912 et achevée en 1914. Malheureusement, ce chef-d’œuvre architectural a été incendié la veille du 14 janvier 2011. Depuis, il est resté fermé et la municipalité a pris comme locaux de substitution l’ancien siège du parti dissous, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).
Au niveau de l’ancienne avenue Charles-de-Gaulle, se situe, également, le bâtiment de l’église de Ferryville dont les locaux accueillent aujourd’hui la bibliothèque publique de la ville. Et juste en face, les visiteurs de la ville peuvent admirer les fameuses arcades de Ferryville.
Outre l’église et les autres édifices datant de l’époque de Ferryville, à Menzel Bourguiba, plusieurs établissements scolaires résistent à l’épreuve du temps, telle que l’école des sœurs Sainte Agnès qui existe depuis 1902: un établissement scolaire primaire et secondaire (classique et technique) pour les filles.
Cet édifice accueille entre ses murs un jardin d’enfants à partir de l’âge de 4 ans, une école préparatoire et une école primaire. On y enseigne le français et l’anglais à partir de la première année de l’enseignement primaire. À l’image de l’association des anciens et des amis du Lycée Carnot à Tunis, le comité des anciens de l’école des Sœurs est très actif : «Ils sont très impliqués dans les activités de l’école et plusieurs d’entre eux nous rendent visite chaque année quand ils viennent en Tunisie», souligne Mounira Daarchi.
Juste derrière l’ancienne église, à côté de la rue Maréchal-Lyautey, se trouve l’école de l’enseignement de base «Ibnou Abi Dhiaf de Menzel Bourguiba» qui a pris les locaux de l’internat professionnel bâti en 1937. Il y a aussi les locaux des écoles Sahnoun qui renfermaient une école maternelle laïque et deux écoles primaires laïques (une pour filles, l’autre pour garçons). Ces trois écoles étaient situées sur la rue Jules-Verne.
«Ferryville abritait aussi l’école franco-arabe laïque Bachocci, un collège, l’école commerciale de Mme Chazotte, l’école des apprentis de la Dcan de l’arsenal et une autre école religieuse catholique : l’école primaire Saint Joseph pour les garçons. Côté divertissement, la ville comptait un stade municipal (le stade Monseron ou Morelli) où évoluait le Club maritime Sidi Abdallah (section rugby et football) et le Stade Africain, une salle des fêtes et 4 salles de cinéma (l’Olympia, le Métropole, le Rex et le Ferryciné)», nous informent des documents historiques parlant de Ferryville.
Sur la colline de Sidi Yahia, le cimetière européen
Au nord de la ville se trouve la colline de Sidi Yahia où se trouve le cimetière chrétien (entre orthodoxes et catholiques) dont l’architecture nous rappelle celle du célèbre cimetière du Père Lachaise de Paris. Dans ce vaste cimetière, on y trouve des caveaux de familles ferryvilloises (des Italiens, des Maltais, des Français, des Serbes). Dès qu’on franchit le portail de ce magnifique lieu, on s’imprègne de sa charge historique.
Ainsi, au fond de l’allée principale se dresse une coupole en marbre supplantée par une croix où vous pouvez lire l’inscription suivante : «Français et Serbes morts pour la patrie».
En effet, le cimetière européen de Menzel Bourguiba renferme le carré réservé aux militaires serbes, où on peut dénombrer 1.500 sépultures.
D’ailleurs, durant les vacances de fin d’année et pendant l’été, le cimetière reçoit beaucoup de visiteurs, notamment des Serbes et des Français, ainsi que des Maltais et des Italiens.
D’ailleurs, plusieurs ambassadeurs européens ont déjà visité ce cimetière dans le passé. Si certains tombeaux ont été ouverts pour rapatrier les corps en France, d’autres expatriés français préfèrent se faire inhumer sur place.
L’Arsenal et la plage Rondeau
Sinon, qui dit Menzel Bourguiba, dit éventuellement l’Arsenal de Sidi Abdallah, connu sous le nom de l’Arsenal de la marine nationale. Cette base navale fondée entre 1897 et 1905 sur la rive sud du lac de Bizerte au pied de la colline de Sidi Yahia a joué un rôle déterminant dans la naissance de «Ferryville».
En juin 1962, l’Arsenal a été démilitarisé et remis à l’Etat tunisien. De 1963 jusqu’à 2004, c’est la Société tunisienne de constructions et réparations mécaniques et navales (Socomena) qui a pris place dans les locaux de l’Arsenal pour devenir un important pôle de construction navale en Tunisie.
Le 4 septembre 2004, la Compagnie méditerranéenne de réparation (CMR) a repris l’ensemble du personnel de la Socomena et a entamé ses activités sur les lieux. Si vous visitez les locaux de cette entreprise, vous remarquerez que l’entrée qui se situe devant la base 51 (base militaire) est restée intacte où on peut apercevoir en haut, gravée dans les blocs de granit qui forment un arc, l’inscription «L’Arsenal de la marine nationale». Un monument aussi sublime que l’Arc de Triomphe.
Enfin, au sud de l’Arsenal, sur les berges du lac de Bizerte, se trouvent les derniers vestiges de la plage Rondeau qui porte le nom de Wilfried Rondeau, le premier maire désigné à la tête de Ferryville.
«C’est Wilfried Rondeau, le tout premier maire désigné de Ferryville, qui, vers 1911, demanda et obtint des autorités maritimes, pour un franc symbolique, une parcelle de terrain au sud de l’arsenal en bordure du lac de Bizerte qui sera aménagé en plage et qui deviendra la Plage Rondeau.
Chaque été, comme un rituel, s’organise une véritable migration : pour les uns elle n’était que quotidienne (pour passer la journée ou l’après-midi à la baignade) en payant un droit d’entrée (je me souviendrai toujours de ces 20 francs qu’il fallait absolument se procurer pour y accéder ou alors contourner l’enceinte de Rondeau pour se faufiler par la «plage arabe», comme on disait), pour d’autres c’était de véritables vacances pour la semaine, le mois, voire pour tout l’été, en famille dans les cabanons en dur.
C’était magique pour nos yeux d’enfants — et néanmoins inaccessible pour beaucoup d’entre nous», fait savoir Mohsen Dridi, qui a connu la plage durant son enfance, dans son article «Les fantômes de la plage Rondeau» publié sur le blog «menzelbourguiba-ex-ferryville».
«Bien sûr parce qu’il y avait les baignades qui faisaient la joie de tous et toutes, les plongeons autour des appontements, la nage d’endurance jusqu’à la fameuse «bouée» située à une centaine de mètres environ de la plage (l’atteindre à la nage était, pour chacun d’entre nous, le signe que nous devenions de véritables nageurs, un challenge dont le trophée était de toucher, enfin, «la bouée»… Mais c’était magique aussi pour les régates qui étaient organisées par le Club nautique ferryvillois (CNF), les voiliers, les courses de hors-bords… Mais le nec plus ultra (du moins pour moi) c’était les bals, quasiment toutes les semaines.
Paso, cha-cha-cha, valse, tango, rock, twist)… Tout mômes que nous étions, nous nous abreuvions goulûment de ces instants. C’étaient les musiques de notre époque. D’ailleurs, nous baignions quotidiennement dans les mêmes morceaux de musique où que nous allions en ville (dans les halls de nos chers cinémas, dans les juke-box, dans les magasins de disques, à la radio …)», ajoute-t-il.
Malheureusement, à part les ruines de l’une des trois jetées de la plage et les restes des piliers de la buvette, aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose de ce lieu préféré des Ferryvillois et Menzéliens. La plage s’est transformée en un vaste terrain en friche : un véritable réceptacle de déchets solides et des écorchures de la vie ainsi que le lieu de refuge pour les alcooliques et des toxicomanes.
Il était une fois Ferryville…



