Cancer du sein en Tunisie : Diagnostiquer tôt, soigner vite, ne laisser personne au bord du chemin
Avec plus de 4.000 nouveaux cas par an, le cancer du sein demeure le premier cancer chez la femme en Tunisie. Face à une incidence appelée à progresser, les spécialistes insistent sur trois impératifs : renforcer la détection précoce, réduire les délais entre le diagnostic et le traitement et s’attaquer aux obstacles géographiques et sociaux qui peuvent éloigner certaines patientes des soins.
La Presse — Le cancer du sein ne se résume pas à une tumeur découverte sur une mammographie. Derrière chaque diagnostic, il y a une femme, une famille et un parcours qui peut s’étendre sur plusieurs mois. Et dans ce parcours, le temps compte autant que la qualité du traitement. C’est tout l’enjeu mis en lumière lors de la première édition des Roche Health Dialogue Series, organisée par Roche Tunisie sous le thème «Cancer du sein en Tunisie : renforcement du parcours patient».
Réunis autour de cette problématique, les professeurs Henda Rais, spécialiste en oncologie médicale à l’Institut Salah Azaïez, Habiba Mizouni, chef du service de radiologie à l’hôpital La Rabta, et Jamel Daoud, professeur en radiothérapie et représentant de l’association Dar Al Amal, ont croisé leurs expertises pour dresser les contours d’une prise en charge qui doit être à la fois plus précoce, plus rapide et plus accessible.
Trois regards différents, mais une même conviction : pour améliorer les chances des patientes, il faut agir à chaque étape, de la prévention jusqu’à l’accompagnement pendant les traitements.
La situation reste préoccupante. Le cancer du sein représente environ 30 % des cancers féminins en Tunisie, avec plus de 4.000 nouveaux cas enregistrés chaque année. Et la tendance pourrait se poursuivre à la hausse, notamment sous l’effet du vieillissement de la population et de l’allongement de l’espérance de vie.
Pour la Pr Henda Rais, cette évolution rend d’autant plus nécessaire le renforcement de la sensibilisation et du diagnostic. L’âge constitue un facteur de risque, mais il n’est pas le seul. Les prédispositions génétiques, certaines mutations, les antécédents familiaux, le surpoids, la sédentarité ou encore certains facteurs liés au mode de vie peuvent également intervenir.
La spécialiste insiste notamment sur la nécessité de mieux connaître son corps et de ne pas banaliser une anomalie. Une masse, une modification du sein ou du mamelon ou encore un écoulement inhabituel doivent conduire à consulter.
Détecter plus tôt, c’est déjà changer le pronostic
Les progrès réalisés ces dernières années sont toutefois réels. L’amélioration de l’échographie, de la mammographie et des techniques d’imagerie, notamment la tomosynthèse, ainsi que les campagnes de sensibilisation ont permis de découvrir davantage de tumeurs à des stades plus précoces.
Pour la Pr Rais, le message à faire passer est simple : plus une tumeur est découverte tôt, plus les possibilités thérapeutiques sont importantes. Lorsque la maladie est diagnostiquée à un stade précoce, les traitements peuvent être moins lourds et, dans certaines situations, permettre notamment une chirurgie conservatrice du sein.
La sensibilisation ne doit toutefois pas se limiter au mois d’octobre. Les entreprises, les institutions et les différents acteurs de la société peuvent contribuer à diffuser l’information tout au long de l’année.
Cette mobilisation doit aussi s’accompagner d’une meilleure compréhension du parcours médical. Car découvrir une anomalie n’est que le début.
C’est précisément sur cette question que la Pr Habiba Mizouni met l’accent. Une patiente qui a besoin d’une imagerie complémentaire, d’une biopsie ou d’un avis spécialisé ne devrait pas être contrainte d’attendre plusieurs semaines entre deux étapes. Concernant ce mal insidieux qu’est le cancer, le temps est un élément déterminant de la prise en charge.
La radiologue défend ainsi une organisation intégrée du parcours, dans laquelle l’imagerie, la biopsie, l’anatomopathologie et l’orientation vers la chirurgie, l’oncologie médicale ou la radiothérapie s’enchaînent avec le moins de délais possible.
Le numérique peut, dans ce domaine, apporter une réponse concrète aux inégalités territoriales. Un projet pilote mené avec l’hôpital numérique et des structures sanitaires régionales s’appuie sur la télémédecine et la télé-imagerie afin de permettre à des établissements qui ne disposent pas toujours d’un radiologue sur place d’accéder à une expertise à distance.
L’objectif ne consiste pas simplement à réaliser une mammographie ou une échographie. Il s’agit de construire un véritable parcours de patiente, depuis l’examen jusqu’au diagnostic puis au traitement.
Dans cette logique, la spécialiste évoque également le développement d’outils numériques permettant à la patiente de retrouver certaines informations relatives à son parcours, ses rendez-vous et ses résultats, ainsi que des contenus d’information et de sensibilisation. L’idée est de placer la patiente au centre du dispositif, en lui donnant une meilleure visibilité sur les différentes étapes de sa prise en charge.
Quand la distance devient un obstacle aux soins
Mais même lorsque le diagnostic est posé et que le traitement est disponible, un autre défi demeure : permettre à la patiente d’aller jusqu’au bout de son parcours.
C’est la réalité de terrain mise en avant par le Pr Jamel Daoud. Pour les patientes venant de régions éloignées, notamment du Sud, les séances répétées de chimiothérapie ou de radiothérapie peuvent représenter une charge considérable. Le problème n’est alors plus uniquement médical. Il devient aussi logistique et social.
Où dormir lorsque le traitement impose de rester plusieurs jours à proximité de l’hôpital ? Comment financer les déplacements ? Comment poursuivre un traitement lorsqu’on ne dispose pas de ressources suffisantes?
C’est pour répondre à ces difficultés qu’une structure d’hébergement destinée aux patients atteints de cancer a été créée, à l’initiative de médecins et de bénévoles. Depuis 2001, elle a accueilli environ 7.500 patients, leur offrant non seulement un toit, mais aussi des repas et un cadre de vie permettant de poursuivre les traitements dans des conditions plus dignes.
Le Pr Daoud préfère d’ailleurs parler de «maison de l’espoir — «Dar Al Amal» plutôt que de simple centre d’hébergement. Une appellation qui résume toute la dimension humaine de l’accompagnement : pouvoir manger, dormir, échanger avec d’autres malades, regarder la télévision ou simplement se retrouver dans un environnement rassurant lorsque la maladie éloigne du domicile.
Cette expérience montre une réalité souvent moins visible : dans la lutte contre le cancer, un lit disponible à proximité d’un centre de soins peut parfois être aussi important qu’un traitement disponible dans ce même centre.
Les trois spécialistes dessinent ainsi les contours d’une prise en charge qui dépasse largement la seule dimension médicale. Il faut continuer à sensibiliser, diagnostiquer plus tôt, rapprocher l’expertise des régions grâce au numérique, réduire les délais entre les différentes étapes et accompagner les patientes confrontées aux difficultés matérielles.
Car face au cancer du sein, la médecine peut aujourd’hui offrir davantage de solutions. Encore faut-il que chaque femme puisse réellement y accéder, au bon moment et jusqu’au bout.
Et entre le premier examen et la guérison, il n’y a pas une seule étape décisive, mais toute une chaîne. Et pour une patiente, aucune de ces étapes ne devrait être celle qui manque.



