La Tunisie mise sur un recensement agricole général, exhaustif et numérisé pour mieux connaître son secteur, orienter les investissements et adapter ses politiques publiques aux réalités du terrain. Selon le conseiller international en développement agricole, le Dr Noureddine Nasr, cette opération stratégique doit permettre de constituer une base de données fiable sur les exploitations, les ressources naturelles et les activités agricoles, à l’heure où le secteur est confronté à des défis économiques et climatiques croissants.
Intervenant dimanche sur Diwan Fm, Nasr a souligné que ce recensement ne constitue pas une simple opération de dénombrement. Il représente, selon lui, un outil d’aide à la décision susceptible de faire évoluer la gestion du secteur, en passant d’une approche conjoncturelle à une planification structurelle fondée sur des données précises.
L’enjeu est de taille : le nombre d’exploitations agricoles en Tunisie est passé d’environ 326.000 en 1962 à près d’un million actuellement, selon les chiffres avancés par le conseiller international. Cette évolution témoigne des transformations de la structure agricole nationale et souligne la nécessité de disposer d’une connaissance actualisée du secteur pour mieux répondre à ses besoins.
Le recensement couvre un large éventail d’activités, notamment les productions agricoles, l’élevage, les forêts et la pêche maritime. Il comprend également le dénombrement des bateaux de pêche ainsi que la collecte d’informations sur les terres agricoles, les ressources en eau et la main-d’œuvre. L’objectif est de dresser un état des lieux aussi complet que possible des capacités productives et des contraintes auxquelles font face les différents acteurs.
Une base de données pour mieux décider
Au-delà du ministère de l’Agriculture, les résultats attendus pourraient bénéficier à plusieurs départements ministériels et organismes publics. Pour Nasr, la disponibilité de données précises permettrait de mieux coordonner les politiques économiques et de rapprocher les décisions administratives des réalités observées sur le terrain.
Le ministère de l’Industrie pourrait ainsi s’appuyer sur la répartition géographique des zones de production pour mieux déterminer l’implantation des huileries et des unités de transformation agro-industrielle. Une meilleure connaissance des bassins de production contribuerait à rapprocher les unités de transformation des ressources disponibles et à améliorer l’organisation des filières.
Le ministère du Commerce pourrait, pour sa part, exploiter ces informations afin d’affiner l’évaluation des besoins en produits agricoles et d’élevage. Une connaissance plus précise des capacités de production nationales aiderait à anticiper les besoins du marché, à améliorer la coordination de l’approvisionnement et à limiter les déséquilibres susceptibles de favoriser le recours aux importations.
Les données recueillies pourraient également servir au ministère des Finances et aux structures chargées de l’investissement pour élaborer des stratégies de développement mieux adaptées aux spécificités des régions et des filières. L’ambition est de disposer d’éléments tangibles pour hiérarchiser les priorités et orienter les ressources vers les secteurs qui en ont le plus besoin.
En filigrane, le recensement pose une question essentielle pour l’avenir de l’agriculture tunisienne : comment prendre des décisions efficaces sans disposer d’une vision suffisamment précise des exploitations, des ressources disponibles et des besoins des producteurs ? C’est précisément à cette difficulté que cette opération entend répondre.
L’agriculture familiale au cœur des enjeux de restructuration
Les chiffres avancés par le conseiller international mettent également en lumière les caractéristiques structurelles du secteur. L’agriculture familiale représenterait environ 85 % de l’agriculture tunisienne, tandis que seuls 7 % des agriculteurs seraient affiliés à des organisations ou à des structures professionnelles.
À titre de comparaison, Nasr a évoqué des taux d’affiliation compris entre 90 % et 100 % dans les pays développés. Ces données, telles qu’il les a présentées, soulignent l’écart entre le niveau d’organisation professionnelle en Tunisie et celui observé dans ces pays.
Pour le conseiller, cette situation plaide en faveur d’une restructuration du secteur, fondée notamment sur le renforcement des organisations professionnelles et la promotion du travail coopératif. Le regroupement des producteurs pourrait faciliter la collecte et la commercialisation des produits, améliorer leur pouvoir de négociation et renforcer leur capacité à accéder aux marchés.
Cette dimension est particulièrement importante dans un secteur où la dispersion des exploitations et la prédominance de structures familiales peuvent compliquer la mutualisation des moyens et l’accès à certains services. Une meilleure organisation collective pourrait ainsi contribuer à améliorer les conditions de commercialisation et à consolider la compétitivité des producteurs.
Le recensement devrait, dans cette perspective, fournir des informations utiles pour mieux comprendre la diversité des exploitations et identifier les besoins spécifiques des différentes catégories d’agriculteurs.
Un projet préparé depuis 2015-2016
La mise en œuvre de ce projet national s’inscrit dans un processus engagé depuis plusieurs années. Selon Nasr, les préparatifs ont débuté en 2015 et 2016 dans le cadre d’un programme conjoint entre le ministère de l’Agriculture et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Les travaux préparatoires ont notamment porté sur la formation des équipes techniques et la mise à disposition de tablettes numériques destinées à faciliter les opérations de collecte sur le terrain.
La numérisation constitue un élément important du dispositif, dans la mesure où elle doit faciliter la collecte et le traitement des informations nécessaires à l’établissement d’une base de données agricole. La fiabilité des résultats dépendra toutefois de la qualité des informations recueillies, de leur couverture et de la capacité des équipes à refléter fidèlement la situation des exploitations.
La confiance des agriculteurs, une condition essentielle
La réussite du recensement ne dépendra pas uniquement des moyens techniques mobilisés. Elle reposera également sur la participation des agriculteurs et sur leur confiance dans l’utilisation qui sera faite des informations communiquées.
Sur ce point, Nasr a appelé à mettre en place une stratégie de communication et de sensibilisation à grande échelle, associant les structures du ministère de l’Agriculture, l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), les groupements de développement agricole et les organisations de la société civile.
Cette démarche doit permettre d’expliquer les objectifs du recensement et de montrer en quoi les données collectées peuvent contribuer à améliorer les politiques agricoles et les dispositifs de soutien.
Le conseiller a particulièrement insisté sur la nécessité de rassurer les agriculteurs quant à la confidentialité des informations recueillies. Il a souligné que celles-ci doivent servir à mieux planifier le développement du secteur et à orienter les aides vers leurs bénéficiaires, et non à des fins fiscales.
Cette question est déterminante : sans une participation effective des exploitants et sans des données suffisamment fiables, la portée du recensement pourrait être limitée. À l’inverse, une collecte exhaustive et de qualité offrirait aux pouvoirs publics un outil précieux pour mieux comprendre les réalités agricoles et adapter leurs interventions.
Au-delà des chiffres, le recensement agricole représente ainsi une occasion de rapprocher les politiques publiques du quotidien des producteurs. Sa réussite dépendra de la capacité des autorités à transformer les données recueillies en décisions concrètes, à renforcer l’organisation des filières et à accompagner les agriculteurs face aux contraintes économiques, à la pression sur les ressources naturelles et aux effets du changement climatique.



