Dacian Cioloș, candidat au poste de secrétaire général de l’OIF, à La Presse de Tunisie : « Le français doit devenir davantage une langue d’opportunités pour les jeunes »
Candidat de la Roumanie au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Dacian Cioloș défend une Francophonie davantage tournée vers les jeunes, l’emploi et la coopération économique. Lors de sa visite en Tunisie, il a exposé à La Presse de Tunisie sa vision d’une organisation plus pragmatique, inclusive et décentralisée, capable de mieux répondre aux attentes des États membres. De la place du français dans les parcours professionnels à la présence francophone dans le numérique et l’intelligence artificielle, il plaide pour une francophonie qui fasse de la langue un véritable levier d’opportunités, tout en valorisant la diversité de ses membres et les complémentarités entre les différentes régions du monde.
Vous êtes en visite en Tunisie en tant que candidat de la Roumanie au poste de secrétaire général de l’OIF. Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités tunisiennes et aux représentants de la Francophonie ?
La Tunisie est un pays important pour la région et pour la Francophonie, d’autant que le bureau régional de l’organisation est établi ici.
La Roumanie et la Tunisie entretiennent, depuis des siècles, des relations de coopération étroites. Pour nous, ces relations, y compris dans le cadre de la Francophonie, revêtent une importance particulière.
À travers cette visite, je souhaite présenter ma vision et mon programme pour une Francophonie capable de contribuer à redéfinir et à renforcer le multilatéralisme à l’échelle internationale.
Je défends ce que j’appelle un “multilatéralisme éclairé”, dans lequel tous les États sont associés aux décisions et où l’organisation apporte des bénéfices concrets aux citoyens tout en répondant aux attentes des États membres.
Cela suppose de construire des partenariats sur un pied d’égalité, dans un climat de confiance et de respect mutuel.
Le choix du prochain secrétaire général est également important.
Celui-ci ne doit pas seulement représenter l’OIF, mais l’ensemble du réseau francophone.
Sa légitimité dépendra donc aussi de la confiance que lui accorderont les chefs d’État et de gouvernement.
Historiquement, ceux-ci ont su parvenir à un consensus autour d’un candidat unique, et je considère que cette recherche de consensus demeure essentielle pour donner à l’organisation la force et la légitimité nécessaires.
Je ne vois pas cette candidature comme une compétition entre des personnes ou entre des régions.
Elle doit plutôt être l’occasion de débattre de l’avenir de la Francophonie et de choisir la personne la mieux placée pour porter cette vision, représenter l’organisation et contribuer à sa mise en œuvre.
Vous défendez une Francophonie «courageuse, pragmatique, inclusive et tournée vers l’avenir». Comment traduire cette vision dans les actions de l’OIF ?
La Francophonie dispose déjà de nombreux programmes et projets.
L’enjeu est de faire converger davantage ces initiatives vers une orientation pragmatique, tournée vers l’avenir et, surtout, attentive aux attentes des jeunes.
L’avenir de la Francophonie dépendra en grande partie de la place que les jeunes accorderont à la langue française. S’ils choisissent de l’apprendre et de l’utiliser, elle continuera à vivre et à se développer. Dans le cas contraire, nous risquons de perdre progressivement une partie de l’héritage historique et des valeurs que nous partageons.
Or, les jeunes font des choix très concrets lorsqu’ils apprennent une langue. Ils veulent savoir ce qu’elle peut leur apporter, comment elle peut contribuer à leur avenir professionnel et leur permettre de réaliser leurs projets.
Pour un jeune Tunisien, Roumain, Sénégalais, Vietnamien ou Dominicain, le français doit être une langue d’opportunités. Il doit faciliter l’accès à l’emploi, encourager l’entrepreneuriat, permettre de gagner sa vie et offrir de meilleures possibilités de se connecter au monde.
C’est pourquoi je souhaite renforcer les liens entre les actions déjà menées dans les domaines de l’éducation, de la formation et de la coopération universitaire, et les possibilités concrètes offertes par la coopération économique au sein de l’espace francophone.
Vous placez l’Afrique au cœur de votre vision de la Francophonie. Comment les pays africains pourraient-ils participer davantage à la définition de leurs priorités et de leurs actions ?
L’Afrique doit occuper une place centrale dans la Francophonie, compte tenu du nombre de ses États membres, de l’importance de sa population francophone, de la jeunesse de celle-ci et du potentiel de croissance économique du continent.
Mais placer l’Afrique au cœur de la Francophonie ne signifie pas limiter l’organisation aux intérêts d’une seule région. Il faut associer l’ensemble des États membres à la définition de ses priorités, en tenant compte des besoins, des spécificités et des attentes propres à chaque région.
La force de la Francophonie réside précisément dans sa diversité. Elle réunit des pays et des communautés qui ont des langues, des histoires, des cultures et des niveaux de développement différents, mais aussi des ressources et des avantages complémentaires.
Cette diversité peut devenir une véritable force si nous savons la considérer comme une source de complémentarité. La Francophonie permet à des pays qui, autrement, n’auraient pas nécessairement de relations étroites de se rapprocher, de dialoguer et de développer des projets communs.
Il faut donc construire des partenariats équilibrés, fondés sur le respect mutuel et la confiance, tout en faisant en sorte que chaque région puisse faire entendre sa voix et contribuer à l’élaboration des orientations de l’organisation.
Vous souhaitez faire du français une «langue d’opportunités». Comment la coopération francophone pourrait-elle contribuer plus concrètement à l’emploi des jeunes, notamment en Afrique ?
Je pense qu’il faut prolonger la coopération universitaire francophone par une coopération économique plus ambitieuse. Le réseau de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) constitue déjà un atout considérable. Il s’agit du plus grand réseau universitaire au monde organisé autour d’une langue. Nous devons nous appuyer sur cette coopération pour développer davantage les formations dans des disciplines techniques, économiques, commerciales, technologiques et numériques.
Ainsi, les jeunes qui suivent ces formations pourraient non seulement apprendre le français, mais aussi acquérir des compétences professionnelles recherchées et accéder plus facilement à un emploi ou à des activités entrepreneuriales dans l’espace francophone.
En parallèle, il faut encourager les États membres, qu’ils se trouvent en Europe, en Afrique, en Asie ou en Amérique du Nord, à renforcer leurs investissements, leurs échanges commerciaux et leurs relations entre entrepreneurs.
Certains pays africains disposent de ressources importantes, mais ont besoin de capitaux pour développer leur économie. Ces capitaux peuvent notamment provenir d’autres pays francophones. Les entreprises qui investissent pourraient, à leur tour, recruter des jeunes formés dans les réseaux de la Francophonie.
Nous pouvons également favoriser les échanges de bonnes pratiques entre entrepreneurs du Québec, de Belgique, de Suisse, de Roumanie, du Vietnam, du Cambodge et des pays africains. Cela permettrait notamment aux petites et moyennes entreprises de développer leurs échanges au sein de l’espace francophone, de créer de l’activité et d’offrir des perspectives aux jeunes et aux femmes.
Il existe donc un lien direct entre la formation, l’emploi, l’investissement et l’entrepreneuriat. Nous devons renforcer les partenariats entre les universités, les entreprises et les acteurs économiques, mais aussi encourager une coopération plus étroite entre les gouvernements afin de mieux coordonner les politiques économiques, commerciales et fiscales.
L’objectif est de créer un environnement plus favorable aux échanges entre les entreprises et les investisseurs des différentes régions francophones.
Le numérique et l’intelligence artificielle occupent une place importante dans votre programme. Comment comptez-vous contribuer à réduire la fracture numérique entre les pays francophones et à renforcer la présence du français dans ces domaines ?
Il faut d’abord encourager la production de contenus francophones, et pas uniquement dans les domaines culturel, historique et linguistique. Nous devons également développer des contenus techniques et scientifiques. Les milieux de la recherche et les universités ont, à cet égard, un rôle important à jouer.
Mais produire du contenu ne suffit pas. Encore faut-il qu’il soit visible et accessible. Lorsque nous effectuons des recherches sur Internet, certains contenus et certaines productions sont davantage mis en avant que d’autres. Nous devons veiller à ce que les productions francophones bénéficient également d’une visibilité suffisante.
Cela suppose aussi un travail sur les normes et les règles qui encadrent les algorithmes des plateformes numériques, afin que les contenus francophones puissent être mieux valorisés. Il y a donc un enjeu normatif à traiter au niveau international.
Nous devons également encourager le secteur privé à investir dans la production et la mise en valeur de contenus francophones, qu’ils soient culturels, linguistiques, scientifiques ou techniques.
Les universités ont, elles aussi, un rôle essentiel à jouer en développant des formations en français dans les domaines de l’économie, de la technologie, du numérique et de l’intelligence artificielle. Nous avons besoin de jeunes francophones capables de produire des contenus dans ces domaines et de contribuer au développement de technologies qui intègrent l’expérience et les connaissances du monde francophone.
Une langue n’est pas seulement un moyen de communication. Elle contribue aussi à façonner notre vision du monde, notre manière de penser et notre rapport à l’environnement dans lequel nous vivons. Il est donc important que la production numérique et les applications d’intelligence artificielle prennent également en compte l’expérience acquise dans l’espace francophone.
Pour y parvenir, il faut agir sur plusieurs fronts : la production de contenus, la formation, les investissements privés, les cadres normatifs et administratifs, mais aussi l’utilisation de ces contenus par le public.
Nous devons ainsi travailler à la fois sur la quantité et la qualité de la production francophone, et sur sa découvrabilité, c’est-à-dire la capacité des utilisateurs à la trouver et à y accéder.
La Tunisie accueille le bureau régional de l’OIF pour l’Afrique du Nord. Quel rôle pourrait-elle jouer dans la Francophonie à moyen terme ?
Cela relève avant tout de la décision et du choix de la Tunisie. Je ne pense pas que le secrétaire général doive imposer à un pays le rôle qu’il devrait jouer. Il doit être au service des États membres qui souhaitent s’impliquer davantage et faciliter leur participation à la Francophonie, en fonction de leurs intérêts, de leur vision et de leur capacité à construire des partenariats.
La Tunisie se trouve au croisement de plusieurs espaces culturels et de coopération. Elle appartient à l’espace francophone, mais aussi à l’espace arabe et à l’espace méditerranéen. Elle entretient également des liens entre l’Afrique et l’Europe, qui peuvent être prolongés vers d’autres régions.
Il est donc important que la Tunisie identifie ses propres besoins et ses atouts. La Francophonie et son secrétaire général doivent ensuite créer les possibilités de coopération permettant de valoriser les connexions que le pays souhaite développer.
Cela suppose toutefois d’améliorer la gouvernance interne de l’organisation. Les décisions doivent être prises dans le cadre d’un partenariat plus étroit avec les États membres, et non selon une logique descendante.
Je souhaite ainsi renforcer la décentralisation du fonctionnement de la Francophonie, afin que les États d’une même région puissent travailler ensemble, définir des objectifs communs et faire remonter leurs priorités vers le niveau central. Il ne faudrait pas que le siège de l’organisation dicte aux régions et aux pays ce qu’ils doivent faire.
Une gouvernance plus efficace permettrait également de mieux utiliser les ressources disponibles et d’attirer des financements supplémentaires, notamment auprès des bailleurs de fonds internationaux, pour soutenir des projets de coopération entre les pays francophones.
Si la Tunisie devait renforcer sa coopération avec les autres pays francophones, quels secteurs vous paraîtriez les plus prometteurs ?
Il appartient d’abord aux autorités tunisiennes de définir leurs priorités, en fonction de leurs intérêts et de leurs objectifs.
J’ai eu une longue et très bonne discussion avec votre ministre des Affaires étrangères, au cours de laquelle j’ai pu mieux comprendre l’intérêt de la Tunisie pour la poursuite de l’apprentissage du français comme langue d’opportunités, ainsi que pour le renforcement de la coopération universitaire et de la formation des jeunes avec d’autres pays francophones d’Europe, qu’ils soient occidentaux ou orientaux.
À titre d’exemple, je pense qu’au moins un millier de jeunes Tunisiens étudient actuellement en Roumanie, dont une grande partie dans des filières francophones. Cette coopération en matière de formation et de recherche peut constituer une base pour développer des relations économiques plus étroites avec les pays francophones. J’ai compris qu’il s’agissait également d’un intérêt pour la Tunisie.
Le numérique est un autre domaine important, puisqu’il occupe désormais une place croissante dans nos vies, dans toutes les catégories sociales.
Nous pouvons également travailler sur l’autonomisation des femmes, notamment à travers l’entrepreneuriat local, la formation et la coopération au sein des communautés. D’autres secteurs présentent des possibilités de collaboration, comme l’énergie, les changements climatiques et la sécurité alimentaire.
Les domaines de coopération sont donc nombreux. La Tunisie peut échanger des expériences et des bonnes pratiques avec d’autres pays francophones, que ce soit dans sa région ou avec des pays d’autres parties du monde. L’essentiel est de partir des besoins du pays et de construire des partenariats qui répondent à ses priorités.



