A la une Culture

Jaou Tunis 2026 : Un archipel artistique pour penser le monde autrement

Avatar photo
  • 16 octobre 2026
  • 6 min de lecture
Jaou Tunis 2026 : Un archipel artistique  pour penser le monde autrement

Du 23 octobre au 22 novembre, la huitième édition de Jaou Tunis déploie une programmation internationale à travers la capitale. Entre création contemporaine, dialogue des cultures et réhabilitation du patrimoine, la manifestation franchit une nouvelle étape avec l’accueil, pour la première fois hors de Suisse, de la Biennale de l’image en mouvement de Genève.

La Presse —Penser le monde comme un archipel plutôt que comme une juxtaposition de territoires et d’identités qui s’affrontent. C’est le fil conducteur de la huitième édition de Jaou Tunis, présentée mercredi 14 octobre, lors d’une conférence de presse organisée à Dar El Jeld, dans la médina de Tunis, en présence notamment d’Andrea Bellini, directeur du Centre d’Art Contemporain de Genève. Du 23 octobre au 22 novembre, la manifestation entend faire de l’art un espace de circulation entre les cultures, les imaginaires et les expériences, là où les frontières politiques et géographiques tendent à séparer.

Organisée par la Fondation Kamel Lazaar, en partenariat avec le Centre d’Art Contemporain de Genève et la Fondation Art Explora, cette édition place «L’Archipel» au cœur de sa réflexion. Expositions, projections, ateliers, concerts et rencontres composent une programmation qui investit plusieurs lieux de la capitale et invite à interroger les rapports entre mémoire, migration, exil, identité et transformations sociales et environnementales.

Au-delà de la diversité des propositions, l’enjeu est de faire de Tunis un lieu de production et de circulation des idées, et non un simple point de passage pour des projets artistiques internationaux. «Notre ambition est que la Tunisie soit un partenaire dans la production du savoir artistique, et non une simple étape d’accueil des expositions», souligne Sofiane El Feki, représentant de la Fondation Kamel Lazaar.

Le partenariat avec les deux institutions internationales s’inscrit ainsi dans une volonté de soutenir la création contemporaine, de favoriser les rencontres entre artistes et publics et de construire des collaborations dont les effets puissent se prolonger au-delà de la manifestation.

La création comme espace de dialogue

Le fait marquant de cette édition est l’accueil, pour la première fois hors de Suisse, de la Biennale de l’image en mouvement «BIM’26», portée par le Centre d’Art Contemporain de Genève, parallèlement au déploiement du festival culturel itinérant Art Explora. Cette convergence inscrit Jaou Tunis dans un réseau d’échanges internationaux tout en confrontant les œuvres à un contexte culturel, historique et social singulier.

Fondée à Genève en 1985, la Biennale de l’image en mouvement développe, depuis 2014, un format privilégiant la commande de nouvelles œuvres et la liberté accordée aux artistes dans la réalisation de leurs projets. Pour Andrea Bellini, le partenariat avec la Fondation Kamel Lazaar ouvre une nouvelle perspective : présenter ces productions dans un environnement différent, les mettre en dialogue avec l’histoire et la mémoire de Tunis, puis leur permettre de poursuivre leur parcours à l’international.

Au cœur de cette collaboration, l’exposition «Becoming the Ocean» («Devenir l’océan») réunit seize nouvelles productions artistiques. Les expériences visuelles et sonores qui la composent invitent à dépasser les lignes de séparation pour envisager le monde comme un espace partagé, traversé par des récits et des destins interdépendants. L’image de l’archipel se prolonge ainsi dans celle de l’océan : les différences ne disparaissent pas, mais trouvent un espace commun où coexister.

La Caserne El Attarine, du patrimoine à la création

Dans la médina, la Caserne El Attarine constitue l’un des points d’ancrage majeurs de cette édition. L’exposition y associe création contemporaine et réhabilitation patrimoniale, à travers un projet qui comprend la restauration et l’aménagement d’une partie du bâtiment en vue d’un usage culturel durable.

Cette dimension donne à Jaou une portée qui dépasse le temps de l’événement. Neuf jeunes stagiaires ont bénéficié d’un atelier de formation aux techniques traditionnelles de restauration, encadrés par des artisans et des experts, avec la participation de spécialistes du patrimoine et de l’architecture.

Un programme intensif a également été consacré à la formation de techniciens tunisiens dans les domaines du son, de l’image, du mapping, de la diffusion sonore et de la maintenance des équipements. Pour Souheila Gharbi, coordinatrice générale de Jaou Tunis, ces initiatives sont indissociables de l’ambition de la manifestation.

La programmation accueille 140 artistes, musiciens et participants issus de 25 pays, dans différents espaces de la capitale. Mais, insiste-t-elle, les chiffres ne disent pas tout: l’enjeu réside aussi dans la naissance de nouvelles œuvres en Tunisie, les échanges avec la scène locale, le transfert de compétences et la reconversion de lieux patrimoniaux en espaces de création.

Faire durer les effets de la biennale

Cette volonté de prolonger l’expérience au-delà des dates de la manifestation rejoint la vision défendue par Lina Lazaar, vice-présidente de la Fondation Kamel Lazaar. Pour elle, l’art ne saurait se limiter à décrire un monde traversé par les divisions. Il doit contribuer à faire émerger de nouveaux espaces de rencontre, capables de préserver les différences sans les transformer en facteurs de rupture.

«L’océan n’efface pas les fleuves qui s’y déversent ; il leur offre un espace plus vaste pour exister », rappelle-t-elle, faisant de cette image une clé de lecture de la biennale. La Tunisie, au croisement de l’Afrique, du monde arabe et de la Méditerranée, peut, selon elle, jouer un rôle actif dans ce dialogue, à condition de ne pas se contenter d’accueillir des propositions venues d’ailleurs, mais de participer pleinement à leur production.

La huitième édition de Jaou Tunis entend ainsi articuler trois ambitions : soutenir la création, renforcer les échanges internationaux et inscrire l’activité artistique dans la durée, à travers la formation, la coopération et la valorisation du patrimoine.

Reste à savoir comment ces différentes initiatives rencontreront les publics et trouveront leur prolongement au-delà de novembre. C’est aussi à cette capacité de laisser des traces durables dans la ville, dans les pratiques professionnelles et dans le regard porté sur l’art contemporain que se mesurera la portée de cette édition.

Avatar photo
Auteur

Asma DRISSI

You cannot copy content of this page