Le metteur en scène a réussi à intégrer cette dimension politique avec subtilité dans une mise en scène qui s’appuie surtout sur le jeu des deux comédiennes qui ont réalisé une performance saisissante.
La Presse — « Sabatt », pièce dramatique mise en scène par Mounir Argui d’après le texte «Night Mother» de la dramaturge américaine Marsha Norman (Prix Pullizer de théâtre en 1983), adapté par Safia Trabelsi qui joue le rôle de la mère et Amel Bejaoui le rôle de la fille, a été présentée en avant-première, le 14 octobre, à l’espace El Hamra. L’intrigue se déroule dans un cadre unique à travers de profonds dialogues où une fille annonce son intention de mettre fin à ses jours avant la nuit, poussant sa mère à tout tenter pour la dissuader.
Ce huis clos intense explore des thèmes délicats tels que le suicide, les complexités de la relation mère-fille et les profondes blessures familiales.
Grâce à la force de sa narration et aux performances remarquables de ses comédiennes, la pièce a séduit et ému l’assistance qui l’a fortement ovationnée. Plusieurs dimensions clés sont parcourues dans cette œuvre tragique dont le déclencheur est l’annonce brutale de Amel, la fille, à sa mère Mbarka concernant sa décision de se suicider le soir même.
Cette confrontation directe est présentée à la lueur faible d’un luminaire lorsque la mère penchée sur son ouvrage voit sa fille débarquer en trombe pour lui annoncer sa terrible décision. Cette révélation plonge Mbarka dans la stupeur et la panique, l’amenant à déployer tous les moyens possibles pour tenter de convaincre sa fille de continuer à vivre.

Retour en arrière : on est en 1990, Mbarka est mariée malgré elle à un de ses cousins policier. Enceinte d’Amel, elle vit des troubles psychologiques et se rend chez une psy pour déballer ses rancœurs. Plus tard, en 2010, Amel (Espoir) est une jeune fille révoltée qui s’en prend à ses parents notamment son père qui l’interroge au poste de police suite à une manifestation à laquelle elle a participé. Le «Sabatt» (chaussures) est celui du père autoritaire mort, mais laissant derrière lui beaucoup de dégâts et de traumatismes causés à sa progéniture.
«Sabatt» est donc un huis clos propice à la mise à nu des sentiments. Bien qu’elle se déroule dans un seul espace, la pièce se sert aussi de flash-back pour reconstituer des épisodes de la vie passée des deux femmes dont l’échange resserré leur permet de déballer ce qu’elles ont sur le cœur et d’exprimer leurs émotions réelles, de mettre en lumière les fractures émotionnelles de la famille et de parvenir à une compréhension.
La relation met en évidence le choc de deux visions de l’existence ainsi que la souffrance et la stagnation d’Amel qui s’entête à aller jusqu’au bout de son projet. Les discussions dévoilent les vérités étouffées du passé, comme l’aveu de Mbarka qui admet n’avoir jamais aimé le père d’Amel. On assiste à l’impuissance de l’amour maternel face à la résolution irréversible de sa fille. Le dialogue illustre la trajectoire tragique d’une mère cherchant à retenir sa fille jusqu’à leurs adieux ultimes.
«Sabatt» aborde aussi une période effervescente où le pouvoir en place usait de son autorité pour empêcher les jeunes de s’exprimer librement en utilisant la force pour étouffer tout soulèvement populaire. Mounir Argui a réussi à intégrer cette dimension politique avec subtilité dans une mise en scène qui s’appuie surtout sur le jeu des deux comédiennes qui ont réalisé une performance saisissante.



