Economie

Mohamed Salah Frad, directeur général d’« UGFS North Africa », à La Presse : « Il faut construire des passerelles entre les secteurs informel et formel »

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  • 19 octobre 2026
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Mohamed Salah Frad, directeur général d’« UGFS North Africa », à La Presse : « Il faut construire des passerelles entre les secteurs informel et formel »

Depuis plusieurs années, nous travaillons sur les problématiques de financement des PME, d’entrepreneuriat et d’innovation, mais aussi, de plus en plus, sur les enjeux liés à l’impact, à l’inclusion financière, à la transition écologique et à la création d’emplois. Cette expérience m’amène à considérer que la question de l’économie informelle ne doit pas être abordée uniquement sous l’angle fiscal ou réglementaire. Elle soulève un enjeu beaucoup plus large : comment permettre aux personnes qui travaillent, entreprennent et créent déjà de la valeur d’intégrer progressivement le circuit économique formel et d’accéder aux opportunités qu’il offre ? À mes yeux, la formalisation doit donc être envisagée comme un processus progressif d’inclusion économique, et non comme une simple mise en conformité administrative.

La Presse — Quels mécanismes la Tunisie devrait-elle mettre en place pour favoriser la formalisation progressive des travailleurs de l’économie informelle, tout en leur assurant des conditions de travail décentes ?

Je distingue notamment cinq dimensions essentielles, à savoir la protection sociale, le financement, l’accès aux marchés, le développement des compétences et le numérique. Prenons l’exemple d’un petit entrepreneur. En formalisant progressivement son activité, il devrait pouvoir se constituer un historique économique et financier, utiliser des moyens de paiement adaptés, bénéficier d’une couverture sociale proportionnée à ses revenus, accéder à des formations et, surtout, améliorer ses possibilités de financement et son accès à de nouveaux marchés. À partir de là, la formalisation ne serait plus seulement perçue comme une contrainte, mais comme une véritable opportunité économique. Il faut également accepter une idée essentielle : on ne peut pas demander à une micro-activité qui vient d’intégrer le secteur formel de supporter immédiatement les mêmes contraintes qu’une entreprise structurée depuis plusieurs années.

La formalisation doit donc s’inscrire dans une démarche progressive, proportionnée et incitative, qui tienne compte des capacités économiques de chaque activité et encourage son développement.

Comment les organisations représentant les travailleurs de l’économie informelle peuvent-elles contribuer à une formalisation progressive et inclusive de leurs activités, tout en facilitant leur accès au financement, à la protection sociale et aux marchés ?

Je pense qu’il faut commencer par changer notre manière de poser le problème. Pendant longtemps, la formalisation a essentiellement été perçue comme le passage d’une situation relativement souple à un cadre dans lequel apparaissent immédiatement des obligations administratives, fiscales et sociales. Or, pour de nombreux travailleurs de l’économie informelle, cette perspective peut constituer un frein, notamment lorsque leurs revenus sont faibles ou irréguliers.

C’est précisément là que les organisations qui les représentent peuvent jouer un rôle déterminant. Leur mission ne devrait pas se limiter à défendre les intérêts de leurs membres. Elles pourraient également devenir de véritables intermédiaires entre l’économie informelle et l’écosystème formel.

À ce titre, elles seraient en mesure d’accompagner les travailleurs dans leurs démarches administratives, de faciliter leur accès aux dispositifs de protection sociale, de les orienter vers les institutions financières et les programmes d’accompagnement, de contribuer au développement de leurs compétences et de les aider à accéder à de nouveaux marchés.

Elles pourraient également participer à la conception de mécanismes de financement adaptés aux spécificités des activités informelles, dont les revenus, souvent irréguliers, ne répondent pas nécessairement aux critères classiques du système bancaire.

Surtout, ces organisations doivent être associées en amont à l’élaboration des politiques publiques, et non simplement consultées une fois les dispositifs définis. Leur participation permettrait de mieux tenir compte des réalités du terrain et de renforcer l’efficacité des mesures mises en place.

Il faut donc passer d’une logique consistant à élaborer des solutions pour les travailleurs de l’économie informelle à une démarche participative permettant de les construire avec eux. C’est aussi de cette manière que la formalisation pourra progressivement être perçue non plus comme une contrainte, mais comme une possibilité d’améliorer leurs conditions de travail et de développer leur activité.

Quels dispositifs d’accompagnement la Tunisie devrait-elle privilégier pour favoriser une formalisation progressive des activités informelles ?

Je résumerais ma conviction en une phrase, la formalisation réussira lorsque les bénéfices de l’entrée dans l’économie formelle seront supérieurs à son coût.  Notre objectif ne doit donc pas être uniquement de réduire statistiquement l’informalité ou de transformer immédiatement chaque travailleur informel en contribuable. Il faut avant tout construire des passerelles entre les secteurs informel et formel, en les accompagnant d’avantages concrets : protection sociale, financement, développement des compétences, accès aux marchés, digitalisation et perspectives de croissance. Si nous parvenons à mettre en place ces mécanismes, nous pourrons progressivement faire évoluer la perception de la formalisation.

Celle-ci ne sera plus vécue uniquement comme une contrainte imposée par l’administration, mais comme une opportunité d’améliorer ses revenus, de sécuriser son activité et de développer son entreprise.

C’est à cette condition que la formalisation pourra devenir non seulement un instrument d’inclusion économique et sociale, mais également un véritable levier de création d’emplois, d’investissement et de croissance pour la Tunisie.

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Auteur

Sabrine AHMED

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