Résidence artistique Tilal Utique : À l’écoute des paysages, des corps et des récits
Ici on ne clôt rien, on déplace et on laisse les œuvres en état de circulation, comme si la résidence continuait ailleurs, dans les gestes, les récits, les traces laissées dans le paysage, et dans ce qui, déjà, commence à se transformer.
La Presse— Au cœur des paysages chargés d’histoire de l’ancienne Utique, entre Tunis et Bizerte, Tilal Utique se déploie comme un territoire à part, où la création s’ancre dans la matière même du lieu. Pensé par la Fondation Kamel Lazaar, cet espace, lancé en décembre 2025, s’inscrit dans une géographie sensible, faite d’oliveraies et de vergers, où le regard se perd entre terre, lumière et mémoire.
La résidence artistique, conçue par l’architecte Diébédo Francis Kéré, s’intègre avec discrétion dans cet environnement, privilégiant une architecture ouverte, à l’écoute du paysage. Composée de huit chambres, de studios de création et d’ateliers bois et métaux, elle offre aux artistes un cadre propice à l’immersion et à l’expérimentation.
C’est dans ce cadre que s’est déployée la cohorte d’avril 2026 du programme Artists in Residency (AiR), réunissant pendant près de trois semaines une constellation d’artistes pluridisciplinaires autour d’un temps de recherche, d’expérimentation et de création. Ce cycle s’est achevé par un moment d’ouverture, entre studios ouverts, présentations de projets, performance de danse et un closing music set, offrant au public une immersion dans les processus et une rencontre directe avec les artistes.
Parmi ces derniers, Noura Abdelhafidh, architecte, artiste multidisciplinaire et illustratrice qui développe une pratique à la croisée de l’art, du design et de l’architecture, interrogeant les liens entre expression créative, récits personnels et enjeux sociaux. À ses côtés, Nuha Innab, architecte et chercheuse palestino-jordanienne, explore les archives, la mémoire et les approches décoloniales de l’espace à travers des dispositifs de recherche et de publication.
La scène sonore et performative était notamment incarnée par Noy Ära, dont les sets hybrides traversent les frontières musicales, et par Passant El-Sayed, artiste égyptienne dont la pratique, entre danse, film et arts visuels, sonde le corps comme lieu de mémoire et de transformation.
Le champ du théâtre et du cinéma trouvait un écho particulier avec la présence de Majd Mastoura, acteur et metteur en scène, dont le travail navigue entre scène et écran, tandis que la chorégraphe et performeuse Asanda Ruda déployait une écriture chorégraphique afro-contemporaine, explorant les liens entre identité, politique et émancipation.
Dans ce même espace de narration et de déplacement des formes, Ahmed Nageeb, écrivain et cinéaste égyptien, inscrit sa pratique à la croisée du récit autobiographique, du cinéma et des formes narratives expérimentales. Son projet «My Father Doesn’t Smile» interroge les constructions de la masculinité à travers la mémoire familiale, les gestes du quotidien et les silences entre hommes. Enfin, Mayssar Al-Kurdi, artiste palestino-américaine multidisciplinaire basée à New York, inscrit sa recherche dans une exploration sensible du son, du mouvement et de l’image, tissant des correspondances entre mémoire, déplacement et relation au vivant, dans une approche à la fois incarnée et méditative.
Autour des artistes en résidence, le site continue d’exister: les auberges prolongent cette expérience en accueillant une diversité de publics. Dotées de 52 chambres, d’un restaurant et de salles polyvalentes, elles constituent un lieu de vie animé, où se croisent artistes, chercheurs, entrepreneurs et acteurs culturels. Ces espaces deviennent ainsi des plateformes d’échange, propices aux rencontres et à la circulation des savoirs.
Plus loin, le dôme s’ouvre comme une respiration. Cette terrasse polyvalente, pensée pour accueillir danse, yoga, méditation ou ateliers, offre un point de vue à la fois physique et symbolique sur l’ensemble du site. Entre ciel et terre, il devient un espace de recentrage, où le corps et l’esprit se reconnectent, dans un équilibre entre bien-être et création. À travers l’ensemble de ses composantes, Tilal Utique se dessine comme un écosystème vivant, où l’art, l’écologie et le dialogue interculturel s’entrelacent. Ici on ne clôt rien, on déplace et on laisse les œuvres en état de circulation, comme si la résidence continuait ailleurs, dans les gestes, les récits, les traces laissées dans le paysage, et dans ce qui, déjà, commence à se transformer.



