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Matthieu Galais, DG de Roche Tunisie & Libye : “La santé doit être perçue comme une valeur, pas comme un coût”

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  • 4 mars 14:35
  • 10 min de lecture
Matthieu Galais, DG de Roche Tunisie & Libye : “La santé doit être perçue comme une valeur, pas comme un coût”

Pour Roche, la santé ne doit plus être perçue comme une simple dépense, mais comme un véritable levier de développement économique et social.

En marge de l’Africa Press Day 2026 à Nairobi, Matthieu Galais, directeur général de Roche Tunisie & Libye, a détaillé cette vision dans un entretien accordé à la Presse de Tunisie.

Il revient notamment sur les défis de l’accès aux soins en Afrique, le rôle de l’innovation et de l’intelligence artificielle, la place que peut occuper la Tunisie dans la transformation des systèmes de santé en Afrique ainsi que sur les perspectives de coopération pour renforcer les systèmes de santé sur le continent.

Tout d’abord, parlez-nous de cette édition de l’Africa Press Day et de ce qui la distingue des précédentes.

C’est un grand plaisir d’être présent ici à Nairobi à l’occasion de l’Africa Press Day, organisé cette année autour du thème “La santé : quelle est sa valeur ?”. Ce forum est avant tout un moment d’échange et de dialogue. Nous avons souhaité réunir des experts scientifiques, des professionnels de santé, des acteurs institutionnels et des journalistes, parce que nous pensons que les médias jouent un rôle essentiel dans la diffusion de l’information et dans la manière dont la santé est perçue par le grand public et par les décideurs.

L’objectif principal de cette rencontre est de faire évoluer les mentalités. Trop souvent, la santé est encore considérée comme un centre de coût. Nous souhaitons montrer qu’elle représente en réalité une source de valeur, à la fois pour les patients et pour les pays. Investir dans la santé, c’est aussi investir dans l’avenir, dans la croissance et dans la stabilité sociale.

Et une population en bonne santé est une population qui travaille, qui participe à la vie économique et qui contribue au développement de son pays. C’est ce message que nous voulons faire passer aujourd’hui.

Lorsqu’on parle de santé en Afrique, peut-on parler d’inégalité entre les pays du continent ?

C’est une question centrale et malheureusement, la réponse est oui. Les inégalités en matière de santé restent très importantes entre les pays africains, mais aussi entre l’Afrique et les pays du Nord.

Prenons l’exemple du cancer du sein. Dans les pays développés, neuf femmes sur dix sont encore en vie cinq ans après le diagnostic. En Afrique, ce chiffre tombe à environ cinq femmes sur dix. Cette différence est considérable et illustre les inégalités d’accès aux soins.

La principale raison est que, dans de nombreux pays africains, entre 70 et 80 % des femmes consultent un spécialiste à un stade tardif de la maladie. Or, plus un cancer est détecté tardivement, plus les chances de survie diminuent. Le traitement devient également plus complexe et plus coûteux.

C’est une situation que nous ne pouvons pas accepter. L’enjeu est donc d’améliorer la détection précoce et le dépistage, notamment en Tunisie et en Libye.

Et donc, la détection précoce est essentielle pour deux raisons. D’abord, elle permet de sauver des vies. Ensuite, elle permet de réduire les coûts pour les systèmes de santé. Une maladie détectée tôt coûte beaucoup moins cher à traiter qu’une maladie diagnostiquée à un stade avancé.

Ceci pour dire qu’investir dans la prévention et le dépistage représente donc un véritable retour sur investissement. Les études montrent que pour un dollar investi dans la détection précoce ou dans des solutions innovantes, le système de santé peut économiser jusqu’à douze dollars.

C’est un argument important pour les décideurs publics, car il montre que la santé n’est pas seulement une dépense, mais aussi un investissement rentable.

Quel rôle jouent l’innovation et l’intelligence artificielle dans l’évolution du secteur de la santé ?

Chez Roche, nous sommes présents en Tunisie depuis plus de trente ans et nous nous considérons comme un partenaire du système de santé. Nous ne sommes pas seulement là pour fournir des médicaments. Nous voulons contribuer au développement du système de santé et à son rayonnement en Afrique et au-delà.

Et pour répondre à votre question, pour nous, l’innovation apporte trois éléments essentiels. D’abord, elle permet de mettre à disposition des patients, à titre d’exemple, des solutions thérapeutiques et diagnostiques de pointe. Ensuite, elle attire des investissements dans le pays. Enfin, elle génère un retour sur investissement, notamment grâce à l’amélioration de la prévention et du diagnostic.

La digitalisation du système de santé est aussi un pilier fondamental. La Tunisie est d’ailleurs un pays précurseur dans ce domaine. Les technologies numériques permettent notamment de réduire les inégalités d’accès aux soins entre les régions urbaines et les zones rurales.

Grâce à la digitalisation, un patient vivant dans une région éloignée peut bénéficier du même niveau de diagnostic et de traitement qu’un patient vivant à proximité d’un grand hôpital à Tunis ou à Sfax.

L’intelligence artificielle joue également un rôle croissant, notamment dans le domaine de l’oncologie. Elle ne remplace pas les médecins, mais elle constitue un outil précieux pour améliorer la rapidité et la précision des diagnostics.

Par ailleurs, le taux de concordance entre l’intelligence artificielle et les radiologues atteint environ 88 %, ce qui montre que ces outils peuvent considérablement améliorer la qualité et la rapidité des diagnostics.

Ainsi, en combinant technologies numériques, intelligence artificielle et collaboration entre les différents acteurs, la Tunisie se positionne progressivement comme un pôle régional d’innovation médicale.

La Tunisie fait-elle face à un manque de moyens dans le secteur de la santé ?

Je préfère d’abord souligner les points positifs. Depuis mon arrivée, j’ai été impressionné par la compétence des professionnels de santé. Le niveau de formation est très élevé et il existe un véritable dynamisme dans le domaine de l’innovation.

La Tunisie dispose également d’un écosystème de start-up très actif, notamment dans le domaine du numérique. Tous les ingrédients sont réunis pour réussir.

Concernant les moyens, il est encore un peu tôt pour moi pour tirer des conclusions définitives. Mais je pense que le principal défi réside davantage dans la sensibilisation et la détection précoce.

En Afrique, il existe encore des tabous autour des cancers féminins, notamment le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus. Il reste beaucoup à faire en matière d’éducation et de sensibilisation.

Le cancer du col de l’utérus est relativement bien maîtrisé en Tunisie, mais le cancer du sein reste un défi important. Il est essentiel de renforcer les campagnes de sensibilisation et d’encourager les femmes à participer aux programmes de dépistage.

Ces actions doivent être menées collectivement. Aucun acteur ne peut relever ce défi seul. C’est en travaillant ensemble que nous pourrons améliorer la situation.

Quel rôle jouent les institutions financières dans le développement du secteur de la santé ?

Le financement est un sujet clé. Il est essentiel de changer notre manière de voir la santé et de la considérer comme un investissement plutôt que comme une dépense.

Les institutions financières internationales ont un rôle important à jouer dans ce domaine, notamment pour soutenir les investissements dans les infrastructures et dans l’innovation.

Une population en bonne santé contribue à l’économie. Elle travaille, consomme et participe à la vie sociale. La santé attire également des investissements et favorise le développement.

En Tunisie, Roche mène actuellement quatre essais cliniques impliquant plus de cinquante patients. Ces essais représentent une opportunité importante pour les patients, qui peuvent ainsi accéder à des traitements innovants.

Ils représentent également une opportunité pour le pays, qui peut renforcer son expertise et attirer davantage d’investissements dans le domaine de la recherche.

La Tunisie a d’ailleurs le potentiel pour devenir un véritable hub régional de santé. De nombreux patients venant d’Algérie, de Libye ou d’autres pays africains viennent s’y faire soigner.

Il existe donc une véritable opportunité de faire rayonner le système de santé tunisien à l’échelle du continent.

Quelle est la vision de Roche pour l’Afrique et la Tunisie dans les prochaines années ?

Roche est présent en Afrique depuis plus de 70 ans et notre ambition est de faire en sorte que le continent devienne un territoire stratégique pour le groupe.

Aujourd’hui, l’Afrique représente encore un marché relativement modeste, mais elle possède un potentiel considérable. L’Afrique possède aussi un potentiel important en matière de talents. De nombreux professionnels africains occupent aujourd’hui des postes importants au sein du groupe Roche à travers le monde.

Notre ambition est de faire du continent un pôle d’attraction pour les talents, mais aussi un espace où ces talents peuvent se développer.

En Tunisie, Roche est présent depuis plus de trente ans et nous souhaitons continuer à construire des partenariats durables.

Nos priorités sont notamment : améliorer l’accès aux traitements innovants, renforcer la détection précoce, accompagner la digitalisation et co-construire des solutions avec les acteurs locaux. L’objectif primordial est et restera de permettre au système de santé tunisien de rayonner en Afrique et au-delà.

Pouvez-vous citer un exemple concret de partenariat public-privé réussi ?

En Tunisie, plusieurs projets ont été développés grâce à des partenariats public-privé, notamment avec l’Association Dar El Amal. Ces initiatives incluent la mise en place de registres de santé électroniques et l’optimisation des parcours de soins en oncologie.

Un système d’intelligence artificielle, Lunit, est notamment utilisé pour le dépistage du cancer du sein. Cette technologie a permis de réduire les délais d’interprétation des images médicales de deux mois à environ quinze jours.

Par ailleurs, nous avons notamment un partenariat avec le ministère de la Santé et l’Institut Salah Azaiez, ainsi qu’avec une ONG et la coopération suisse. Ce partenariat vise à améliorer le parcours des patients atteints de cancer. Concrètement, il prévoit notamment la réorganisation des espaces d’accueil et de consultation afin d’améliorer la prise en charge des patients. Une nouvelle configuration des espaces devrait être inaugurée dans les prochains mois.

Ce type de projets montre que la collaboration se construit sur le terrain, au plus près des patients et des professionnels de santé. Elle ne se fait pas dans des bureaux éloignés des réalités du terrain.

C’est cette approche qui explique la présence de Roche en Tunisie depuis plus de trente ans, et notre volonté d’y rester durablement.

Nous sommes convaincus que c’est en mettant le patient au centre et en travaillant ensemble que nous pourrons améliorer durablement les systèmes de santé.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

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