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Economie

Souveraineté et autosuffisance alimentaire : faire pousser du blé dans le désert, une piste qui s’affirme

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  • 23 avril 2026
  • 6 min de lecture
Souveraineté et autosuffisance alimentaire : faire pousser du blé dans le désert, une piste qui s’affirme

À l’extrême sud de la Tunisie, dans les localités de Dhehiba et Remada (gouvernorat de Tataouine), des essais de cultures céréalières irriguées livrent des résultats jugés encourageants pour la souveraineté alimentaire. Menées sur trois campagnes, sur une superficie initiale d’environ 6 hectares, ces cultures ont été étendues cette année à près de 40 hectares. Elles ont permis d’atteindre des rendements de 38 à 40 quintaux à l’hectare, des niveaux notables dans un environnement aride.

Ces résultats ont incité les autorités régionales et nationales à envisager une extension progressive des superficies irriguées, avec pour objectif d’atteindre 1 000 hectares à court terme, et potentiellement 100 000 hectares sur le plus long terme.

Le projet, qui s’inscrit dans le cadre d’un partenariat entre le Commissariat régional au développement agricole de Tataouine, l’Institut national des grandes cultures de Bou Salem et l’Institut de recherche dans les zones arides de Médenine, ne se limite pas à la culture céréalière irriguée. Il englobe également d’autres cultures stratégiques en système irrigué, telles que les fourrages, les légumineuses et la betterave sucrière. Actuellement, une superficie de 20 hectares est exploitée dans le périmètre irrigué de Sahl Roumaine à Dhehiba.

Les cultures reposent sur sept puits profonds équipés de systèmes de pompage à énergie solaire, ce qui contribue à réduire les coûts énergétiques pour les agriculteurs. Parallèlement, des interventions se poursuivent pour la réhabilitation et la modernisation des infrastructures hydrauliques dans l’ensemble du périmètre irrigué, selon des responsables régionaux ayant accompagné, la semaine dernière, le secrétaire d’État chargé des ressources en eau, Hammadi Habib, lors d’une visite au périmètre irrigué à Dhehiba.

L’initiative s’inscrit dans une approche visant à mobiliser les nappes profondes afin de soutenir une agriculture irriguée en zones arides. Cette orientation est désormais testée sur le terrain, dans un contexte de forte pression sur les importations alimentaires.

En 2024, la Tunisie a importé environ 2,6 millions de tonnes de céréales pour une valeur proche de 2,3 milliards de dinars, selon les données de l’Office des céréales. Le pays reste fortement dépendant des marchés extérieurs, notamment pour le blé tendre, dont les importations peuvent couvrir jusqu’à 80 % des besoins. Les céréales représentent près de la moitié des importations alimentaires, une proportion qui varie selon les années.

Cette dépendance pèse sur les finances publiques, dans la mesure où les subventions aux produits céréaliers ont dépassé 3 milliards de dinars en 2022, selon des estimations de la Banque mondiale. Selon le budget de l’État 2025, les dépenses de subvention sont estimées à environ 11,6 milliards de dinars, dont près de 3,8 milliards destinés aux produits de base, principalement les céréales (2,67 milliards TND), l’huile végétale et le lait.

Dans un contexte marqué par un déficit commercial de l’ordre de 21,8 milliards de dinars en 2025, selon les données de l’Institut National de la Statistique (INS), et de forte volatilité des prix à l’international, la sécurité alimentaire s’impose comme une priorité stratégique pour le pays.

Le secteur agricole représente environ 9,5 % du produit intérieur brut (PIB) de la Tunisie en 2025, selon les données de la Banque mondiale et de l’INS. Cependant, le modèle agricole demeure vulnérable et toujours dépendant des aléas climatiques. La sécheresse de 2023 a entraîné une chute significative de la production céréalière locale, essentiellement pluviale, renforçant les tensions sur les prix et le système de subventions. Des projets agricoles, dont celui de Tataouine, apparaissent, ainsi, comme une réponse partielle mais stratégique pour diversifier les zones de production.

Contacté par l’Agence TAP, le commissaire régional au développement agricole de Tataouine, Mongi Chniter, souligne que l’initiative s’inscrit dans une logique complémentaire :

« La superficie totale, entre cultures pluviales et irriguées, dépasse 660 hectares, dont 92 hectares irrigués consacrés notamment au blé dur et à l’orge locale. L’objectif n’est pas de concurrencer les cultures du nord, mais de compléter l’offre nationale et préserver les semences locales adaptées au climat et celles testées par les structures de recherche »

Concernant les ressources en eau, le responsable estime que la région de Tataouine dispose de « nappes souterraines importantes que nous commençons à valoriser « . « Des indicateurs relevés à Borj Bourguiba montrent déjà des résultats encourageants « , ajoute Chniter, qui qualifie le recours à l’énergie solaire de « levier clé  » pour promouvoir des projets agricoles dans la région.

Il a également, précisé que « de nombreuses superficies irriguées recourent désormais à l’énergie solaire pour le pompage de l’eau, notamment dans la plaine de Sahl El Roumaine à Dhehiba. Des fonds sont programmés chaque année par le ministère de l’Agriculture, pour l’électrification des puits par énergie solaire dans les périmètres irrigués de la région, ce qui a contribué à réduire les coûts d’exploitation pour les agriculteurs ».

Face aux contraintes climatiques croissantes, il insiste sur l’évolution du modèle agricole régional : « L’agriculture était essentiellement pluviale, mais elle devient de plus en plus aléatoire et peu rentable. Le recours à l’irrigué est désormais une nécessité pour maintenir l’activité. « , selon Chniter

Le projet s’appuie également, sur la valorisation des semences locales adaptées. « Une douzaine de variétés, dont une originaire de Tataouine, sont cultivées et ont montré leur viabilité, avec des rendements variant entre 30 et 40 quintaux à l’hectare. Nous espérons atteindre jusqu’à 80 quintaux à mesure que les sols s’adaptent », dit-il.

Les instituts de recherche nationaux et internationaux notamment l’Institut national des grandes cultures (INGC) et le Centre international de recherche agricole dans les zones arides (ICARDA) accompagnent l’expérimentation, afin d’en évaluer la viabilité technique et scientifique, notamment en matière d’optimisation de l’eau et d’adaptation aux conditions climatiques extrêmes.

La valorisation de chaque mètre cube d’eau constitue le principal défi. Cette expérience illustre la volonté des autorités de transformer une contrainte géographique en levier de souveraineté alimentaire, dans un contexte d’incertitude économique et climatique persistante.

Une évaluation de l’initiative est prévue à l’issue de la saison des grandes cultures. Elle portera notamment, sur les pressions éventuelles sur les nappes profondes, la salinisation des sols, le coût réel à long terme ainsi que la rentabilité et la variabilité à grande échelle.

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Auteur

La Presse

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