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Entre violence et espoir : Fadhel Jaïbi clôt sa trilogie avec « Rêves »

  • 23 janvier 20:49
  • 6 min de lecture
Entre violence et espoir : Fadhel Jaïbi clôt sa trilogie avec « Rêves »

Le metteur en scène Fadhel Jaïbi a présenté sur RTCI sa nouvelle pièce « Rêves (comédie noire) », coproduction de Famille Production et Art Distribution au théâtre Le Rio.

Troisième volet d’une trilogie entamée en 2015 avec « Violence(s) » et « Peur(s) », ce spectacle destiné à être « porteur d’espoir » explore les contradictions de la société tunisienne.

« Le rêve, c’est vrai quand on parle de rêve on oublie que dans rêve il y a l’espoir et il y a le cauchemar », précise-t-il. Après six représentations à guichets fermés, de nouvelles séries sont prévues pour le Ramadan.

L’action se déroule dans un immeuble délabré du centre-ville, baptisé « El Moro », métaphore assumée du pays. Six personnages marginaux y sont enfermés : une vieille comédienne en rupture de banc ayant renoncé à sa carrière après un accident, une auxiliaire de santé, un concierge, un autiste, un pompiste travaillant dans les sous-sols, et une journaliste d’investigation rebelle.

« Tous ces exclus de la société sont très peu représentés, très peu défendus et se noient dans la foule », souligne le metteur en scène. Fadhel Jaïbi défend la complexité de ses personnages. « On n’arrive pas à ni à les aimer ni à les détester parce qu’il y a l’apparent et il y a le profond.

 » La journaliste défend la cause palestinienne mais a avorté hors délai ; le concierge aime une Noire tunisienne mais a des problèmes avec les subsahariens. « Chacun d’entre nous les 12 millions de citoyens tunisiens sont quelque part assez ou très originaux, très particuliers, très paradoxaux.

Quand on gratte un petit peu la surface on découvre des traumatismes, des merveilles et dans merveille il y a des merveilles horribles et des merveilles fantastiques très belles. L’être humain est contradictoire et paradoxal », analyse-t-il.

Un théâtre documentaire ancré dans l’actualité

Pour la première fois, Fadhel Jaïbi traite directement l’actualité tunisienne pendant les neuf mois de création, qualifiant sa démarche de « théâtre documentaire ». La question des subsahariens occupe une place centrale : « Il y a un vrai problème national qui s’appelle la présence des subsahariens en Tunisie.

Ne pas en parler c’est passer à côté de quelque chose qui est en train de transformer nos vies et plus que transformer nos vies révéler nos tares profondes : notre schizophrénie, nos complexes et surtout notre racisme.

 » Il élargit : « Derrière le racisme il y a l’exclusion et l’exclusion ne se fait pas vis-à-vis des subsahariens uniquement vis-à-vis de l’autre. » Les récentes inondations ont également été intégrées pour matérialiser « le désordre qu’il y a dans l’être humain, dans le cerveau, dans le corps, dans l’âme humaine ».

Le metteur en scène revendique une approche « plutôt anthropologique que sociologique ou culturelle ou politique ». S’opposant à Camus qui affirmait qu' »un homme ça s’empêche », il déclare : « D’une manière très prétentieuse je dis justement le propre de l’homme c’est qu’il ne s’empêche pas. »

« La violence ça base sur toutes les catégories, tous les âges, tous les sexes, toutes les cultures, tous les pays, toutes les civilisations, sinon il y aurait pas ce qu’il y a aujourd’hui.

L’homme devient de plus en plus fou et pour préserver la paix il fait la guerre », poursuit-il, ajoutant : « On peut être pratiquant et être monstrueux : voler, violer, arnaquer, prendre le pouvoir et instrumentaliser cette religion. »

Un processus collaboratif La distribution réunit Jalila Baccar Jamel Madani, Mohamed Chaben, Mariam Benhamida et Mounir Khazri. Le metteur en scène souligne l’importance du mélange des générations : « Découvrir des jeunes c’est plus qu’une opportunité, c’est un devoir.

Il faut communiquer, il faut transmettre. Je suis peut-être plus passeur transmetteur que créateur. » Le texte a été « écrit, malaxé, trituré, remis en question des dizaines de fois » grâce aux improvisations.

Il salue particulièrement Jamel Madani, collaborateur depuis la fin des années 1980 : « C’est un garçon formidable avec beaucoup de talent, beaucoup d’humilité, beaucoup d’humanité.

On va chercher ces profonds traumas d’enfance et il en joue beaucoup. » Rompant avec son minimalisme habituel Fadhel Jaïbi a opté pour une scénographie chargée : « Cette fois-ci pour raconter le désordre dans lequel on est, je voulais le matérialiser.

L’espace n’est pas un décor mais c’est un personnage qui assujettit les personnages à son diktat et à son univers propre.

« La pièce intègre également un « personnage invisible » dont le metteur en scène refuse de dévoiler la nature, le qualifiant de « principal personnage qui nous siffle dans l’oreille ce que nous faisons et le qualifie de bien ou de mal, de réglementaire ou pas, de moral ou pas ».

Une œuvre évolutive

La pièce continuera d’évoluer selon l’actualité : « S’il y a des événements majeurs, on suivra l’actualité, on fera des mises au point chaque fois qu’il y aura un événement majeur, on l’intégrera dans ce spectacle. »

Sur l’absence de « happy ending », il répond : « L’espoir s’infiltre au travers du tragique. Je crois quand on a touché le fond on ne peut que remonter. L’espoir on doit le mériter, on doit y travailler.

Le théâtre met en garde et il ouvre les yeux, il ouvre l’âme et il permet de voir plus clair en soi. Il faut arrêter de dire que l’enfer c’est les autres, l’enfer c’est nous.

 » Le titre pluriel « Rêves » fait écho aux précédents opus : « On fait de beaux rêves, on fait de mauvais rêves, tes rêves ne ressemblent pas aux miens, ils révèlent toute notre inconscience, ce qu’on n’ose pas dire, ce dont on ne se souvient pas mais qui sort la nuit en dormant.

C’est d’une richesse inouïe les rêves, donc c’est réduire le rêve lorsqu’on le met au singulier. »

Auteur

S. M.

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