Fabriquer des champions : une industrie, pas une illusion
IL y a toujours une tristesse sourde à voir un champion tunisien changer de nationalité sportive. Ce n’est pas seulement une perte de médailles potentielles, c’est une fissure dans le miroir de nos rêves collectifs. Rami Rahmouni, jeune nageur auréolé d’or africain, a choisi de représenter l’Arabie saoudite. Le geste est brutal, presque incompréhensible pour ceux qui croyaient en lui comme en une promesse nationale. Mais derrière l’émotion, il faut oser regarder la vérité en face : le sport d’élite ne se nourrit plus de rêves, il se fabrique avec des moyens colossaux.
La formule magique du champion « avec peu de moyens et beaucoup de cœur » s’efface peu à peu. Elle appartient à une époque où la passion suffisait à masquer les carences. Aujourd’hui, les nouveaux séducteurs des talents tunisiens guettent, armés de contrats mirobolants et de promesses de stabilité.
Et nous, que proposons-nous ? Une somme de 165 000 dinars, présentée comme conséquente, mais qui paraît dérisoire lorsqu’on pense aux prix des vitamines, aux salaires du staff, aux stages à l’étranger, aux infrastructures modernes. L’or olympique ne se conquiert pas avec des miettes, mais avec des investissements massifs et une vision stratégique.
Il ne s’agit pas de justifier la fuite de Rahmouni par l’argent. Son choix reste une blessure. Mais il révèle une faille dans notre politique sportive : nous entretenons nos champions à coups de rêves, alors que le monde les fabrique à coups de millions. Le sport d’élite est devenu une industrie, et dans cette industrie, la Tunisie peine à trouver sa place. Nous devons accepter cette réalité : protéger nos talents exige plus que des discours patriotiques, cela nécessite des budgets à la hauteur des ambitions.
Il est temps de penser une politique sportive qui ne se contente pas de produire des champions éphémères, mais qui vise à fabriquer des champions mondiaux, capables de résister au chant des sirènes étrangères. Cela passe par des contrats de sponsoring solides, une meilleure prise en charge, et une volonté politique claire. Car chaque départ est un signal d’alarme : si nous ne changeons pas de cap, nos bassins, nos stades, nos pistes ne seront plus que des lieux de passage pour des talents en transit.