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Culture

Vient de paraître – « Aimer n’a pas suffi… » de Sam Bröcheler : Autopsie du désamour

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  • 17 avril 2026
  • 7 min de lecture
Vient de paraître –  « Aimer n’a pas suffi… » de Sam Bröcheler : Autopsie du désamour

Le récit est une fresque sociale qui suit trois générations, avec comme thème central l’amour dans ses facettes diverses. Il ne traite pas uniquement des sentiments au sein du couple, mais aussi des rapports parents/enfants, des « formes d’affection auxquelles il est dur de mettre une étiquette » et des traumatismes dont on peut guérir ou pas.

La Presse— «Aimer, n’a pas suffi…» de Sémia Abdellatif est paru récemment aux éditions Arcadia sous le nom de plume, Sam Bröcheler. Titulaire d’une maîtrise de lettres modernes, l’auteure a été enseignante pendant près de 30 ans, avant de publier ce premier roman.

Le récit est une fresque sociale qui suit trois générations, avec comme thème central l’amour dans ses facettes diverses. Il ne traite pas uniquement des sentiments au sein du couple, mais aussi des rapports parents/ enfants, des «formes d’affection auxquelles il est dur de mettre une étiquette» et des traumatismes dont on peut guérir, ou pas. Au fil de différentes histoires, on suit comment se dissout la complicité au sein des couples qui s’égarent en cours de route, comment «la distance commence à s’installer et on ne se rappelle plus quand est-ce qu’ils s’étaient perdus de vue tous les deux».

Au centre du roman, Mia, la protagoniste, a vécu une enfance instable. Aucun souvenir d’un moment privilégié avec aucun de ses deux parents, Alain et Aline, à cause de conflits interminables. Une grande passion les avait pourtant unis, mais cette proximité, jusque dans leurs noms, n’a pas su tenir.

Mia, elle-même, a cru mener une vie exemplaire, mais son partenaire s’est fait de plus en plus volatil. Une faille abyssale a fini par se creuser entre eux, au fil du temps et des événements. Le livre raconte également comment les liens familiaux se sont progressivement distendus et les parents perdent le contact avec leurs propres enfants au point de découvrir un jour qu’ils sont devenus de parfaits étrangers.

«Les griefs tus et les non-dits creusent un fossé de plus en plus grand», écrit l’autrice. Ainsi, l’amour peut virer au désamour, voire à la haine, jusqu’à la violence extrême sans que l’on puisse identifier le moment du déclic ni d’éventuelles causes prévisibles. Une fois la boite de Pandore ouverte, les malheurs s’enchaînent sans fin…

Si «la réalité oxyde l’amour», les conséquences ne se résument pas à la peine de cœur. Le roman de Sam Bröcheler retrace le destin des enfants qui se trouvent livrés à eux-mêmes quand la famille s’effrite et le foyer s’effondre. Ces victimes qui se sentent «comme la pièce d’un puzzle tombée dans la mauvaise boîte» ne pourront «plus jamais être casées nulle part». Il ne leur reste qu’à «rêver de refaire le monde avec des si», une expression récurrente dans ce récit, car ils se réfugient dans leurs rêves en attendant que le réel leur devienne plus clément.

À première vue, certains personnages dans «Aimer, n’a pas suffi…» se résument à un trait de caractère essentiel qui les définit : un père démissionnaire, une mère effacée, un mari distant, un amant «faux dévot».. Or, dans ce récit à la troisième personne du singulier, l’analyse psychologique tient une part importante, à côté de l’avancement rapide des actions. 

Les discours indirects permettent alors de dévoiler les motivations profondes et les conflits internes des personnages imparfaits comme tous les humains, plus par faiblesse que par méchanceté. Et, pour scander les méandres des pensées de sa protagoniste, l’auteure a eu recours à des passages épistolaires, un échange de lettres où Mia se confie à Dalhia, son amie d’enfance, en toute intimité.

De nombreuses interrogations sont ainsi soulevées à travers les doutes, les questions et les suppositions des personnages, invitant le lecteur lui-même à faire part d’une réflexion profonde. Les mariages sont-ils tous condamnés à s’étioler avec le temps ? Faut-il se perdre pour retrouver son chemin ? Faut-il frôler la mort pour revenir à la vie ? Peut-on être «l’arbitre de ses sentiments» ? Comment remettre les pendules à l’heure et vivre en marge des souvenirs ?

Mia, la protagoniste, a oscillé entre phases de fragilité, de faux semblant de force et de prise de positions décisives. Sa devise a été par moments «mieux vaut avoir des remords que des regrets». Rêvant sur un nuage rose, elle est tombée des nues plus d’une fois. Les chutes ont été parfois imprévisibles, mais finalement «qui vit d’illusions meurt de désillusion», écrit Sam Bröcheler à l’ouverture de l’un des chapitres qui marquent un tournant dans le récit.

Dans ce roman autour de l’amour, l’auteure a abordé de nombreux sujets sensibles apparentés au thème principal, comme le mutisme réciproque au sein du couple, les relations extra-conjugales, la violence envers le partenaire et les enfants, l’abandon.. D’autres problématiques sont mises en évidence, comme l’éducation des enfants, l’enseignement stérile avec ses pédagogies figées et l’école qui «aligne les élèves comme du bétail»…  L’auteure est également revenue sur «l’intérêt excessif et maladif pour le téléphone» et son impact sur la vie sociale et familiale. Et, si dans ce roman, «l’ivresse et le bonheur» sont évoqués en coordination plus d’une fois, l’ivresse n’est pas toujours citée au sens métaphorique.

Certains personnages ont sombré dans l’alcoolisme, par amour ou par désespoir. D’autres conduites addictives encore plus graves ont été au centre du récit, notamment en rapport avec la délinquance chez les jeunes, d’où la grande importance de «tendre l’oreille à leurs récits» afin de les protéger à temps.

À l’instar des romans modernes, l’écriture fluide et souple de Sam Bröcheler est marquée par une forte proximité avec l’oralité dans certains passages. Ce style conversationnel, notamment dans les lettres échangées et les dialogues retranscrits de manière très vivante, est porté par un vocabulaire courant qui donne un effet de spontanéité et de naturel, ce qui renforce l’authenticité des situations.

La narration est enrichie par un univers artistique qui semble appartenir à Mia comme à l’auteure elle-même. La protagoniste a entamé une carrière épanouissante dans un atelier de restauration de tableaux, d’où  l’importance des musées et des œuvres d’art d’une manière générale dans le roman. La musique y est fortement présente, à travers des citations empruntées à des chansons, insérées en tête des chapitres ou même au fil du récit. Christophe, Marc Lavoine, Serge Lama, Patrick Bruel et bien d’autres ont ainsi leur mot à dire dans ce livre.

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, les histoires d’amour inextricables qui font le fondement de ce roman n’ont pas toutes viré au tragique. « L’amour est censé enrichir et grandir la personne et non l’intoxiquer », écrit l’auteure. Ce récit traversé par l’amertume finit sur une lueur d’espoir pour Mia, comme pour le lecteur qui en garde une impression d’optimisme.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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