Crise systémique et urgences structurelles : Quand la réforme devient incontournable
Malgré un taux de scolarisation élevé, le système éducatif tunisien montre des signes inquiétants d’essoufflement.
Décrochage scolaire, inégalités territoriales, dégradation des infrastructures et inadéquation des programmes alimentent un malaise profond, relançant le débat sur l’urgence d’une réforme structurelle de l’école publique.
La Presse — La question de l’enseignement en Tunisie s’impose aujourd’hui comme l’un des sujets les plus sensibles du débat public. Si la généralisation de la scolarisation constitue l’un des acquis majeurs de l’État tunisien depuis l’indépendance, ce progrès quantitatif masque des fragilités structurelles persistantes qui affectent la qualité des apprentissages, l’équité du système éducatif et la capacité de l’école publique à jouer son rôle historique d’ascenseur social.
Un système éducatif en décalage avec les mutations contemporaines
Longtemps centré sur la performance chiffrée et les résultats aux examens, le modèle éducatif tunisien a progressivement instauré une logique de compétition excessive, souvent au détriment de l’épanouissement des élèves. À l’approche des résultats scolaires, la pression ressentie par les enfants et leurs familles s’intensifie, alimentant stress, anxiété et, dans certains cas, des situations de détresse psychologique préoccupantes.
Les spécialistes s’accordent toutefois à dire que l’échec scolaire ne peut être imputé uniquement à l’élève. Il s’inscrit dans un cadre institutionnel plus large, marqué par des choix pédagogiques, des contraintes sociales et des insuffisances structurelles.
De l’avis de nombreux experts, les difficultés actuelles trouvent leur origine dans un système hérité des années 1960, aujourd’hui peu adapté aux profondes transformations sociales, technologiques et pédagogiques. Les programmes sont souvent jugés lourds, parfois obsolètes, tandis que les méthodes d’évaluation demeurent largement fondées sur des examens classiques.
À ces limites s’ajoutent la dégradation des infrastructures scolaires, la pénurie d’enseignants et de personnels éducatifs dans plusieurs régions, le retard accusé en matière de transition numérique, ainsi que des phénomènes récurrents de violence et d’insécurité aux abords de certains établissements.
Dans ce contexte, le recours massif aux cours particuliers s’est généralisé ces dernières années, faisant de la réussite scolaire un enjeu de plus en plus dépendant des capacités financières des ménages et accentuant les inégalités sociales et territoriales.
Un malaise partagé par les familles et le corps enseignant
Malgré un taux de scolarisation élevé, estimé à 97,3 %, les données officielles confirment la persistance, voire la progression, du décrochage scolaire. Selon le recensement général de la population et de l’habitat 2024, 4,5 % des enfants âgés de 6 à 16 ans sont hors du système éducatif, soit environ 148.000 enfants.
La tranche des 12-16 ans apparaît comme la plus vulnérable, avec un taux de déscolarisation de 8,1 %, contre 1,6 % chez les 6-11 ans. Les disparités régionales restent marquées, notamment dans les gouvernorats de l’intérieur tels que Kairouan, Mahdia et Kasserine. Parmi les causes identifiées il y a lieu de citer la précarité socioéconomique, le travail précoce, l’éloignement des établissements, l’inadéquation des contenus pédagogiques et le déficit d’attractivité de l’école, en particulier pour les adolescents.
Les constats officiels sont renforcés par des données issues du milieu académique. Lors d’un colloque scientifique tenu le 20 novembre 2025 à l’Institut Supérieur des Sciences Sociales et de l’Éducation de Gafsa, Lotfi Labassi, inspecteur général au ministère de l’Éducation, a révélé que près de 300 élèves quittent quotidiennement le système scolaire, soit entre 60.000 et 100.000 décrocheurs par an.
Entre 2010 et 2020, environ un million d’élèves auraient échoué à différents niveaux d’enseignement, représentant un coût estimé à plus de 345 millions de dinars pour l’État. Ces chiffres illustrent l’ampleur d’un phénomène aux causes multiples (sociales, économiques et pédagogiques) qui appelle une réponse structurelle urgente.
Les performances des élèves tunisiens demeurent faibles à l’échelle internationale, comme en témoigne le classement préoccupant de la Tunisie dans l’enquête PISA 2015, révélant un écart persistant entre l’accès généralisé à l’éducation et l’amélioration réelle de sa qualité. Sur les réseaux sociaux, lors de mobilisations citoyennes ou de visites de terrain officielles, les interpellations adressées aux autorités se multiplient.
Parents et enseignants dénoncent un système jugé oppressant, coûteux et peu lisible. Le malaise touche également le corps enseignant, confronté à des conditions de travail difficiles et à des exigences croissantes dans un cadre institutionnel contraint.
Le débat parlementaire et les réponses institutionnelles
Ces constats ont été au cœur des débats parlementaires consacrés à l’examen de la mission «Education» du projet de loi de finances 2026, lors de la séance générale conjointe tenue le 20 novembre 2025 entre l’Assemblée des représentants du peuple et le Conseil national des régions et des districts.
Le président de l’Assemblée, Ibrahim Bouderbala, a rappelé le rôle fondateur de l’éducation depuis l’indépendance, tout en reconnaissant l’ampleur des défis actuels, notamment en matière de financement, de ressources humaines et de cohésion sociale.
Les députés ont soulevé des problématiques récurrentes, à savoir l’insécurité des établissements, la dégradation des infrastructures, la pénurie d’enseignants, les coûts croissants de la scolarité, le décrochage précoce, l’insuffisance du transport et de la restauration scolaires, ainsi que la nécessité de mieux encadrer l’enseignement privé.
En réponse, le ministre de l’Éducation, Nourredine Nouri, avait indiqué que le diagnostic est largement partagé au sein des institutions. Il a présenté le Conseil supérieur de l’éducation comme la pierre angulaire du processus de réforme, appelé à s’inscrire dans un projet national participatif impliquant plusieurs ministères.
Parmi les mesures annoncées figurent la généralisation de la classe préparatoire, le renforcement des cantines et des infrastructures scolaires, la création de nouveaux établissements, la sécurisation des écoles, le développement des équipements numériques et l’extension du programme «Ecole de la deuxième chance».
Vers une réforme structurelle et durable
La crise est bien réelle et nul ne saurait la minimiser. Toutefois, elle ne doit pas occulter les efforts engagés pour amorcer des réponses concrètes. Dans ce cadre, plusieurs initiatives menées en partenariat avec des organisations internationales, notamment l’Unicef, visent à améliorer la qualité de l’enseignement à travers une approche globale.
Celle-ci repose sur la réforme des curricula, le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants, ainsi que le développement de mécanismes d’évaluation et d’accompagnement psychosocial destinés aux élèves les plus exposés. Pour de nombreux spécialistes, ces efforts ne pourront produire des résultats durables sans une réforme structurelle cohérente, inscrite dans le temps.
Les priorités identifiées incluent la refonte des programmes et des horaires, l’amélioration du transport et de la restauration scolaires, le renforcement de l’accompagnement pédagogique et une politique de discrimination positive en faveur des régions les plus vulnérables.
Au-delà des dispositifs existants, l’enjeu demeure celui d’une transformation en profondeur de l’école tunisienne, afin d’en faire un espace plus inclusif, attractif et équitable.
L’éducation apparaît ainsi comme un levier stratégique pour l’avenir économique, social et humain du pays, la jeunesse restant la principale richesse sur laquelle repose l’avenir de la Tunisie.
Les origines du mal
De l’avis de nombreux experts, les difficultés actuelles trouvent leur origine dans un système hérité des années 1960, aujourd’hui peu adapté aux profondes transformations sociales, technologiques et pédagogiques.
Les programmes sont souvent jugés lourds, parfois obsolètes, tandis que les méthodes d’évaluation demeurent largement fondées sur des examens classiques.
À ces limites s’ajoutent la dégradation des infrastructures scolaires, la pénurie d’enseignants et de personnels éducatifs dans plusieurs régions, le retard accusé en matière de transition numérique, ainsi que des phénomènes récurrents de violence et d’insécurité aux abords de certains établissements.
Dans ce contexte, le recours massif aux cours particuliers s’est généralisé ces dernières années, faisant de la réussite scolaire un enjeu de plus en plus dépendant des capacités financières des ménages et accentuant les inégalités sociales et territoriales.
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