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Entretien avec le Dr Moez Chérif, président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant : « Panne de communication au sein de l’institution éducative »

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  • 2 février 19:30
  • 12 min de lecture
Entretien avec le Dr Moez Chérif, président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant : « Panne de communication au sein de l’institution éducative »

Les Tunisiens continuent à célébrer la rentrée scolaire avec autant d’enthousiasme, en dépit d’un système qui peine à satisfaire les familles et à répondre favorablement aux besoins du marché de l’emploi.

Si l’éducation représente la première marche à gravir pour entamer le parcours scolaire, ce dernier s’avère être des plus épineux, car marqué par plus de défaillances et de faux pas que d’atouts.

Pourtant, les points de force ne manquent pas. L’historique même du système le prouve. Néanmoins, l’actualisation des atouts conformément aux exigences de la société moderne fait défaut ; la communication et la coordination le font aussi ! On parle même d’absence de volonté réelle d’améliorer le système et de le rendre plus au diapason du contexte actuel national.

Pour voir au clair l’état du système éducatif et réfléchir savamment sur les grandes lignes de la réforme, le Dr Moez Chérif, président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant, met à nu tous les hics, les obstacles voire les paradoxes qui vouent l’éducation au point mort, appelant les intervenants à émousser les contraintes et à œuvrer pour un consensus national sur l’éducation.

La PresseLe système de l’éducation fait couler beaucoup d’encre en raison de ses innombrables lacunes. Quelle est votre évaluation dudit système, surtout celui propre au cycle primaire ?

Mises à part les lacunes et les défaillances que pointent du doigt les parents et les intervenants, l’accès obligatoire et gratuit à l’école et à l’éducation au profit de tous les enfants constitue un acquis important. Les familles tunisiennes continuent à croire en l’éducation comme étant le principal moyen permettant de s’élever dans les échelons sociaux ; elle est la voie royale de l’élévation sociale. Aussi, les familles investissent-elles beaucoup dans l’éducation de leurs enfants. Elles investissent dans la principale richesse dont dispose la Tunisie qu’est le potentiel humain. Cet intérêt accru et soutenu à l’éducation est porté aussi bien par les familles que par l’Etat.

Revenons, maintenant, aux défaillances, et parfois même aux paradoxes qui dominent le système de l’éducation. Depuis quelque temps, l’inscription à distance est possible à tous. Sauf que certaines familles n’ont pas accès à internet. Pour inscrire leurs enfants à l’école, les parents recourent, nécessairement, au publinet. Et au moment où l’inscription est gratuite pour certains, elle devient payante pour d’autres, notamment ceux dont les moyens sont limités ! Il faut que l’inscription à distance soit inclusive.

Le système de l’éducation n’évolue pas au même rythme que la société. Il n’est pas au diapason des changements qui s’y opèrent. En effet, nous vivons dans une société où le mode de vie et le marché de l’emploi ont significativement évolué. Le système de l’éducation, lui, n’a pas épousé cette cadence. Du coup, le contenu éducatif ne colle pas à la réalité. Conscients de ce constat, les élèves ne vouent plus autant d’intérêt à l’école qu’avant. Si l’école et l’éducation constituaient les principales sources d’apprentissage, ce n’est plus le cas depuis bien des années. Aujourd’hui, tout un système d’information parallèle, dominé par les multimédias, séduit plus les élèves. C’est dans ce système parallèle qu’ils vont puiser pour s’informer et apprendre. Du coup, ils se détachent du système éducatif conventionnel et perdent de l’intérêt envers l’école.

L’éducation est-elle devenue inégalitaire ?

L’école républicaine, qui se proclame être égalitaire, ne l’est plus en vrai ! C’est qu’elle n’est plus capable de donner aux élèves le savoir nécessaire, d’où la panoplie d’offres de soutien éducatif et scolaire ; des offres qui approfondissent davantage les inégalités entre les élèves. Nous sommes face à des inégalités scolaires sur fond social, puisque ce sont les plus aisés qui réussissent le mieux leurs parcours vers le Savoir. Les parents riches peuvent permettre à leurs enfants d’accéder aux diverses offres de soutien scolaire et éducatif. D’autant plus qu’ils sont, majoritairement, assez instruits et cultivés pour soutenir, par eux-mêmes, les études de leurs enfants. Finalement, l’ignorance et la pauvreté se coalisent. Elles sont même héritées de génération en génération.

Qu’est-ce qui empêche les intervenants dans l’éducation d’être performants ?

C’est l’altération des rapports entre les intervenants. Il y a, en vérité, une réelle panne de communication au sein de l’institution éducative. Elle revient, d’abord, à l’absence de représentativité des enfants au sein de l’école. Ce constat vient contrecarrer le règlement interne des écoles, lequel exige pourtant la création d’une association propre à chaque établissement scolaire et regroupant aussi bien les élèves, leurs familles et les enseignants. L’intérêt requis via cette association est de garantir la communication entre tous les intervenants d’une manière régulière, ce qui n’est pas le cas. Pis encore : les conseils qui devraient rassembler les représentants des parties concernées, les associations scolaires, le personnel éducatif et celui administratif n’ont pas été tenus depuis deux décennies. Faute de communication, de dialogue, d’échange fructueux des idées, la répartition des responsabilités semble être floue. Pourtant, elle devrait être bien définie afin de permettre à tous les intervenants et les parties concernées d’améliorer, chacun de son côté mais ensemble, le rendement de l’école. Les lois sont, certes, très bien faites, mais ne sont pas appliquées !

Qu’en est-il du niveau des enseignants ?

La réussite du système éducatif tunisien était une fierté. Or, l’arrêt du fonctionnement des institutions de formation académique du cadre enseignant a joué au détriment de la qualité du rendement des enseignants. Ces derniers ont vu leurs compétences pédagogiques diminuer au fil des ans ; la compétence de transmettre le Savoir, aussi ! Même l’institution de l’inspection a été vidée de son sens. La note accordée à l’enseignant n’influe plus sur l’évolution de sa carrière. Cette dernière revient, désormais, à l’ancienneté mais aussi suite aux retombées des revendications syndicales. D’ailleurs, la quasi-totalité des enseignants ont atteint le maximum de l’évolution administrative. Du coup, ils n’ont plus de motivations pour faire de leur mieux, d’où la baisse de la qualité de l’enseignement. Par ailleurs, une évaluation sectorielle du système éducatif a permis, en outre, de calculer le nombre d’heures d’enseignement par rapport aux heures d’enseignements pour constater qu’en Tunisie, on paie plus contre une qualité moindre ! Force est de constater qu’en dépit des données chiffrées et actualisées dont dispose le ministère, on peine toujours à réformer le système. Ce dernier fait surtout l’objet de tiraillements étatiques et autres, syndicaux.

Manifestement, les familles et les institutions ne voient pas le système sous le même angle ?

Les parents ne cachent pas leur inquiétude quant à l’avenir de leurs progénitures. Aussi, les jeunes sont-ils plus nombreux à quitter le pays, sous l’encouragement de leurs parents. C’est que les familles continuent à croire en la suprématie de l’éducation et du Savoir pour forger l’avenir. S’inquiéter pour le devenir des enfants, voire pour le devenir du système éducatif s’avère être une préoccupation sociétale. Néanmoins, la consultation nationale n’a pas connu une forte adhésion de la part de la société. L’approche de la consultation semble être plus politique que sociétale, d’ailleurs. Or, les enfants ne sont pas les enfants de la politique mais de la nation. Il faut un consensus national pour les projets présidentiels.

Autre point à noter, toujours dans le sens de cet écart entre le politique et le sociétal : l’annonce, en 2022, du projet de création d’un Conseil supérieur de l’éducation était une idée fortement applaudie des deux mains. Sauf que cette institution n’a toujours pas vu le jour : un paradoxe que je note et que je souligne. Par ailleurs, la Tunisie s’est retirée de toutes les évaluations internationales des systèmes de l’éducation. Pourtant, jadis, nous y occupions des places honorables. Le retrait est voulu pour ne pas s’afficher à la fin de la liste… Cet agissement dit long sur la dégringolade du système qui, au lieu d’être prise comme étant un problème à résoudre, est considérée comme une fatalité.

Qu’en est-il des droits de l’enfant à une vie et à une éducation meilleures ?

Les droits de l’enfant semblent être négligés, mis au pied du mur. Nous avons vu d’innombrables actions et turbulences axées sur tout. En revanche, aucune mobilisation n’a été organisée pour soutenir les droits de l’enfant. L’enfant se trouve appauvri, puisque 27 % de la population infantile vit en dessous du seuil de la pauvreté. Il est clair que nous ne faisons rien pour garantir aux enfants de la nation une vie meilleure mais nous parions, paradoxalement, sur les générations futures pour soutenir le développement durable ! Franchement, on ne décèle pas une volonté d’améliorer les choses…

L’angoisse, elle est ressentie par les individus mais pas par les institutions de l’Etat. Là aussi, je souligne un paradoxe. La question relative à la réforme de l’éducation semble être une approche familiale. L’Académie de Beït el Hikma, par exemple, qui regroupe de grands penseurs, n’a jamais avancé de réflexions sur l’avenir de nos enfants. De notre côté, nous nous sommes battus, dans le cadre de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant, afin d’instaurer une commission qui serait chargée des droits de l’enfant au sein de l’assemblée des députés du peuple, en vain.

L’école est-elle clémente envers les enfants ou plutôt tyrannique ?

Les solutions disciplinaires à l’école sont souvent tyranniques car extrêmement sévères. La Tunisie connaît une avancée en matière de santé infantile physique mais du moment qu’il s’agit de la santé mentale et psychologique, c’est une autre paire de manches… Il y a lieu de disfonctionnement du système punitif et une souffrance, ressentie par l’enfant. Et à ces deux problèmes, l’on répond par une attitude répressive et violente. Pourtant, on devrait avoir une approche différente. La violence revient à l’absence du dialogue, d’une attitude préventive. D’ailleurs, la violence à l’égard des enfants est perpétuée dans les deux milieux qui devraient leur être protecteurs, à savoir la famille et les institutions éducatives. Il y a un réel dysfonctionnement dans la façon de traiter avec l’enfant. A notre négligence, on répond par la violence, la punition.

L’éducation fait-elle l’objet d’une coordination institutionnelle ?

Il y a lieu, plutôt, d’éparpillement entre les rôles des différentes institutions. Il n’existe aucune synergie pour coordonner le contenu éducatif. La petite enfance, par exemple, relève du ministère de la Famille (notamment les crèches et les jardins d’enfants) et du ministère des Affaires religieuses (pour le kotteb). Puis, à partir de l’âge de six ans, l’enfant relève du ministère de l’Education mais pas complètement, car le parascolaire relève toujours du ministère de la Famille. Quant aux activités sportives et culturelles, elles sont assurées par le ministère de la Jeunesse et des Sports et le ministère de la Culture. Tous ces ministères interviennent dans l’éducation de l’enfant sans qu’il y ait une coordination entre elles, pas même au niveau des horaires ! Pis encore : il n’y a aucune continuité entre le cahier des charges des institutions de la petite enfance et le ministère de l’Education. Le système éducatif est marqué par des transitions brutales au niveau des passages entre les cycles de l’enseignement, soit du primaire au collège et du collège au lycée. La majorité des échecs que connaissent les élèves se produisent durant ces mêmes phases de transition.

Et pour preuve : 30 % des enfants inscrits en première année primaire n’ont pas eu des formations préscolaires.

Pourtant, en première année, l’on exige des connaissances qui peuvent être, parfois, bien au-delà du rôle d’un jardin d’enfants ! Sur cent enfants inscrits en première année primaire, seulement 25 % arrivent au bac ; soit 75 % quittent le système sans qualification aucune, d’où la progression de l’analphabétisme.

Le système d’évaluation sur notes et non sur le mérite, là aussi un autre hic à rectifier. Il faut sortir du système de mémorisation et se remettre à évaluer les compétences. Les garderies scolaires, qui relèvent du ministère de la Famille, exigent des séances d’appui scolaire alors qu’elles devraient apporter le plus, le manquant ; notamment des activités complémentaires pour avoir des compétences de vie. Or, nous continuons dans le même faux pas, celui de l’ingurgitation du Savoir.

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Auteur

Dorra BEN SALEM

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