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Culture

Mes Humeurs : « Des Éclairs » : la trajectoire d’un génie foudroyé

  • 18 avril 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : « Des Éclairs » : la trajectoire d’un génie foudroyé

La Presse — Après  « Courir et Ravel », « Des Eclairs » (Ed de Minuit 175p) boucle la trilogie de Jean Echenoz. Un roman palpitant qui relate avec beaucoup de liberté la vie du savant-inventeur Nikola Tesla (1856-1943). Tesla, baptisé Gregor dans le roman, est un ingénieur génial, des projets il en avait à la pelle, la plupart à base d’électricité, il a tout imaginé, beaucoup inventé, des machines par douzaines, des théories sur la lumière, etc, mais sa principale invention fut le courant alternatif. Une invention attribuée, comme vous le savez à Thomas Edison, son premier employeur qu’il quittât en raison de démêlés  financiers.

Gregor, c’est une vie riche en événements, bouleversante, foisonnante et débordante de surprises, de retournements de situations ; pour ses inventions il a obtenu tout ce qu’il voulait,  a roulé sur l’or, rencontré les magnats des grandes industries, invité à tous les dîners mondains, il a attiré toutes sortes de publics.

Le plus grand savant est célèbre, courtisé par la bonne société newyorkaise, quotidiennement cité sur les unes des journaux, sur lui pleuvent les honneurs et les décorations, les gouvernements étrangers recherchent ses services…  Gregor habite, à l’année, le meilleur hôtel de la ville «le Waldorf Astoria» aux frais de son mécène Westinghouse; il n’est servi que par le maître d’hôtel, compose lui-même son menu; imaginez les caprices ou plutôt sa hantise des microbes «quand il descend au salon, vingt et une serviettes immaculées se trouvent empilées par avance sur sa table…». Toutes ces serviettes servent à nettoyer ses couverts, ses assiettes etc.

Pourquoi vingt et une ? Parce que c’est divisible par trois, Gregor est obnubilé par ce chiffre et ses multiples qui tracent sa vie, l’adresse de son laboratoire par exemple se trouvant au 33 Third Avenue… Plusieurs inventions, détails à l’appui, sont développées par Gregor (devant le public ou sur les journaux), discutées, quelques-unes parmi elles seront acceptées, beaucoup, jugées non rentables, refusées. Gregor ne cesse d’inventer mais oublie souvent de finaliser un détail, bref, vous imaginez les financeurs commencent à douter, ils se font rares, les journaux s’intéressent de moins en moins à ses  déclarations, les moyens manquent, le train de vie du savant se rétrécit. Agé, sans femme, sans enfants ni amis, il se tourne vers les pigeons qu’il élève, nourrit et soigne dans sa chambre du petit hôtel où il décédera. Echenoz choisit le dialogue indirect pour développer son sujet, une forme délicate pour approcher le lecteur, mais il abuse d’expressions partageuses en nous invitant à son délicieux discours, on y lit plusieurs fois, à chaque paragraphe, «il faut convenir que…», ou «il advient que…» ou encore «on sait bien que…». 

Le style d’Echenoz est toujours épuré, sans graisse, captivant, phrases courtes, précises, ordonnées où  les hyperboles lumineuses ne manquent pas, Morgan n’est pas le Roi de l’argent, n’est pas, non plus le dieu de la finance, il est le «Jupiter du dollar, Frankenstein en affaires». Associer dans la même phrase, chez le même homme Jupiter et Frankenstein… c’est dépasser l’hyperbole, c’est une formule. Côté allitération, l’auteur y va, s’en donnant à cœur joie (et pour notre bonheur) P. 93, les nombreux «R» : «il les voit frissonner, puis frémir, les entend murmurer puis bruire». Le voilà, Echenoz, il nous jette du grain et on s’en sert non sans plaisir…

Et des fins de phrases splendides «son visage apeuré d’une contraction de sourire en tenant soigneusement ses sentiments en laisse» ou «voici que c’est elle, frappant faiblement du bec contre la vitre, revenue épuisée. Et le coeur de Gregor, quand il lui ouvre, bat». Les fins de chapitres ne manquent pas de sel, non plus «Ma foi, dit Gregor, changer d’air, pourquoi pas. Déménageons». Une façon gracieuse  d’inviter le lecteur à une pause, à changer d’air, à passer à un autre chapitre. Tout est de cette eau dans l’admirable style d’Echenoz.

Auteur

Hamma Hannachi

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