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Culture

On nous écrit – « À peine j’ouvre les yeux » (2015), film réalisé par Leyla Bouzid : La musique comme insoumission !

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  • 27 avril 2026
  • 6 min de lecture
On nous écrit – « À peine j’ouvre les yeux » (2015), film réalisé par Leyla Bouzid : La musique comme insoumission !

Le nouveau film de Leyla Bouzid, « À voix basse », dévoilé cette année en sélection officielle du Festival international de Berlin, s’apprête à rencontrer le public tunisien dès mercredi prochain. Cette actualité est l’occasion de revenir sur son cinéma et plus particulièrement sur son premier long métrage, « À peine j’ouvre les yeux », où la musique devient le lieu d’une liberté en train de naître, déjà menacée par les contraintes de l’ordre social et politique.

Ce geste cinématographique s’inscrit dans un parcours fortement ancré. Née en 1984, Leyla Bouzid se forme entre la Sorbonne et la Fémis. « À peine j’ouvre les yeux » paraît en 2015, cinq ans après la révolution tunisienne. Quatre années auront été nécessaires pour en affiner chaque détail, comme pour laisser au réel le temps de se déposer dans la fiction. Présenté aux Journées cinématographiques de Carthage, le film y reçoit le Tanit de bronze dans un contexte particulièrement tendu : quelques jours plus tôt, un attentat vise la garde présidentielle en plein Tunis. Malgré le couvre-feu et les mesures de sécurité, le public répond présent.

Signe d’une vitalité culturelle qui traverse encore les zones de fracture politique. Au centre du récit, Farah (interprétée par Baya Medhaffar), 18 ans, chanteuse dans un groupe de rock contestataire, évolue à la veille de la révolution de 2010. Elle incarne une énergie vitale insoumise. Sa voix brute, parfois proche de la déchirure, rappelle autant la tradition du mezoued que l’héritage du rock occidental, quelque part entre Bob Dylan et des formes plus locales de chant populaire, évoquant par moments la présence habitée de Maryam Saleh. Cette hybridation musicale constitue le cœur même du film, qui impressionne par sa capacité à transformer un récit d’apprentissage en expérience politique insidieuse, où la musique devient à la fois moteur vital et espace exposé.

Il dessine ainsi une jeunesse qui tente de fabriquer sa propre langue. Dans ce sens, « À peine j’ouvre les yeux » s’inscrit dans un mouvement plus large, celui d’un cinéma qui, des rues de Téhéran à celles de Tunis en passant par Le Caire, s’est attaché à capter les formes de l’oppression autant que les impulsions fragiles d’affranchissement.

À la fin des années 2000, « Les Chats persans » (2009) réalisé par Bahman Ghobadi donnait déjà à entendre que jouer de la musique relevait en soi d’un geste de désobéissance. De son côté, « Satin rouge » (2002), réalisé par Raja Amari, révélait combien le corps féminin devenait un terrain de lutte, soumis à la fois au poids du conservatisme religieux et à l’intrusion du politique. Quelques années plus tard, Yousry Nasrallah filmait avec « Femmes du Caire » (2009) les fissures d’un régime déjà à bout de souffle, sans encore savoir que l’effondrement était imminent.

Dans « A peine j’ouvre les yeux » cette pression dramatique se déplace vers une écriture plus intérieure : le film semble alors se construire comme une partition, une forme musicale en trois mouvements. Le premier mouvement est placé sous le signe de l’élan. C’est une phase d’affirmation, portée par la musique, le groupe, l’amour, la fougue de l’insouciance. Farah y avance avec une vitalité insolente, habitée par une dynamique créatrice encore ouverte sur le monde. La scène devient un espace d’invention de soi, une respiration encore possible. Dans ce mouvement, la musique structure le récit, comme une ligne organique. Les performances sont réelles, incarnées dans le corps même des acteurs qui chantent, jouent, improvisent, transpirent.

Cette dimension performative donne au film une intensité à vif, proche du live. Le groupe Joujma, tel qu’il apparaît à l’écran, devient ainsi un véritable espace d’expérimentation, un lieu où s’invente une parole collective. La bande originale, composée par Khyam Allami, luthiste irakien installé à Londres, tisse un dialogue entre héritage et modernité. Les paroles, signées Ghassen Amami à partir de textes écrits en français par la réalisatrice puis retravaillés en arabe, prolongent cette circulation entre les langues et les espaces culturels. Le poème lu par Farah, écrit par Majd Mastoura, ajoute une strate supplémentaire à cette matière sonore. À travers cette bande-son, c’est toute une cartographie sensible qui se dessine, où la musique devient mémoire, regard, résistance, affirmation de soi et projection d’une génération.

Vient ensuite le second mouvement, celui de la tension. À mesure que la musique s’affirme comme espace d’émancipation, l’environnement social se referme. Le contrôle familial et la surveillance s’infiltrent dans les interstices du quotidien. Le film montre ainsi un processus d’absorption progressive de l’intime par le politique.

La création devient suspecte. La surveillance, invisible mais constante, agit comme une structure de perception : elle organise les comportements et fragilise la confiance. Dire devient exposer, et exposer devient risquer d’être retourné contre soi. La violence, sèche et banalisée, neutralise progressivement les corps et les voix, révélant une mécanique sociale plus large. La scène d’interrogatoire, particulièrement bouleversante, marque une rupture dans le film. Elle l’est d’autant plus que celui qui incarne le policier, assistant de la réalisatrice et non acteur professionnel, a lui-même été confronté à une situation similaire, donnant à cette séquence une densité presque documentaire.

Enfin, le troisième mouvement marque une forme de bascule. Farah s’efface progressivement du centre du récit, comme si la voix individuelle se fragmentait pour laisser place à d’autres résonances, notamment celle de la mère interprétée par Ghalia Ben Ali. Figure majeure de la scène musicale, elle n’y chante pourtant pas, dans un déplacement qui donne à son rôle une force singulière.

C’est son deuxième rôle au cinéma depuis « La Saison des hommes » (2000) réalisé par Moufida Telatli. Ce glissement transforme le film : d’un récit d’affirmation de soi, à un récit de transmission. La symétrie des voix ouvre un jeu de miroirs entre générations, où chacune révèle les angles morts de l’autre.

Cette structure ternaire donne au film une forme de pulsation particulière : une montée, une tension, puis une dissipation. Comme si le récit lui-même rejouait le mouvement d’une révolution encore contenue, déjà en gestation dans les corps et les chansons. « À peine j’ouvre les yeux » s’impose ainsi comme un film de la fragilité politique de la parole. En filmant une jeune chanteuse à la veille d’un basculement historique, Leyla Bouzid cherche une forme de vérité sensible : celle d’un monde où chanter suffit déjà à résister.

Fadoua MEDALLEL Cinéphile tunisienne

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Auteur

La Presse

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