Jean-François Benon, directeur du CEEVO du Val d’Oise, à La Presse : « Les échanges avec la Tunisie ne sont plus à sens unique »

Dans un contexte de relance des relations économiques entre la Tunisie et la France, la récente mobilisation d’acteurs institutionnels et économiques dans le Val-d’Oise marque un tournant. Organisée à l’initiative du Ceevo, en partenariat avec la Fipa-Tunisia et l’ambassade de Tunisie en France, cette rencontre a permis de repositionner la Tunisie comme une destination d’investissement crédible et compétitive.
Au-delà des discours, l’enjeu est désormais opérationnel : créer des passerelles concrètes entre entreprises, identifier des projets et structurer une coopération durable. Dans cet entretien, Jean-François Benon décrypte les perspectives de cette dynamique, entre attractivité économique, complémentarités industrielles et rôle stratégique de la diaspora.
La mobilisation récente autour de la Tunisie dans le Val-d’Oise marque une nouvelle étape dans les relations économiques bilatérales. Quelle lecture faites-vous de cette dynamique et quels résultats concrets en attendez-vous à court terme ?
La rencontre du 21 avril a été, très clairement, un moment structurant. Elle s’inscrit dans une logique d’écoute, d’information, mais aussi de mise en relation directe entre des écosystèmes économiques qui, jusqu’à présent, se connaissaient parfois de manière partielle ou indirecte.
Ce qui me semble particulièrement important, c’est la mobilisation collective du territoire. Aux côtés du Ceevo, l’ensemble des grandes organisations économiques du département était représenté : la Chambre de commerce et d’industrie du Val-d’Oise, le Medef 95 et la Cpme 95. Cela signifie que nous avons pu toucher, en une seule séquence, l’essentiel du tissu entrepreneurial local.
En face, la délégation tunisienne était également structurée, avec des acteurs clés comme Fipa-Tunisia, Cepex, l’ambassade de Tunisie en France, ainsi que la Chambre de commerce et d’industrie tuniso-française et des structures régionales de développement.
Mais au-delà du cadre institutionnel, je tiens à insister sur un point souvent sous-estimé : ces échanges ne sont pas à sens unique. Bien sûr, ils permettent aux entreprises valdoisiennes de mieux comprendre les opportunités offertes par la Tunisie. Mais ils permettent aussi d’identifier des investisseurs potentiels en provenance de Tunisie.
C’est d’ailleurs l’un des résultats les plus concrets de cette journée : nous avons repéré deux porteurs de projets tunisiens, notamment dans le numérique et les sciences de l’information, qui envisagent un développement en France, et en particulier dans le Val-d’Oise. Pour une agence comme la nôtre, dont la mission est aussi d’attirer des investissements, c’est un signal très positif.
À court terme, plusieurs suites sont envisagées. D’abord, mobiliser nos PME pour qu’elles participent au Tunisia Investment Forum des 25 et 26 juin à Tunis. Ensuite, travailler à l’organisation d’une mission économique collective. Mais j’insiste : cette démarche doit être portée par l’ensemble des organisations économiques du territoire. Le Ceevo a initié le mouvement, mais sa réussite dépendra d’une dynamique collective.
Quels sont aujourd’hui en Tunisie les secteurs qui suscitent le plus d’intérêt auprès des entreprises du Val-d’Oise ?
L’intérêt des entreprises repose sur une logique de complémentarité très concrète. Le Val-d’Oise est un territoire à forte densité industrielle et technologique, structuré notamment autour de deux infrastructures majeures : Aéroport Paris- Charles-de-Gaulle et Aéroport Paris-Le Bourget.
Dans ce contexte, l’aéronautique s’impose naturellement comme un secteur prioritaire. La Tunisie a su développer, au fil des années, un écosystème particulièrement structuré, notamment autour du parc d’El Mghira. On y retrouve des acteurs de premier plan comme Airbus Atlantic, qui joue un rôle pivot, mais aussi Figeac Aero, Latécoère et un ensemble de sous-traitants spécialisés.
Cet écosystème est structuré au sein du Gitas, qui regroupe aujourd’hui plus de 80 entreprises. Pour des PME positionnées sur la maintenance, les composants, ou encore les nouvelles formes de mobilité aérienne, les perspectives de coopération sont réelles.
Sur un autre plan, le secteur automobile présente aussi un fort potentiel. La présence d’acteurs majeurs comme Valeo, Faurecia, Hutchinson ou Plastivaloire témoigne d’un écosystème mature, qui compte plus de 250 équipementiers.
Au-delà de ces deux piliers, d’autres secteurs suscitent un intérêt croissant : le numérique, la mécatronique, les énergies renouvelables ou encore la pharmacie. Ce qui est intéressant, c’est la diversité des formes de coopération possibles : partenariats industriels, codéveloppement, externalisation de certaines fonctions, ou encore projets d’export croisés.
Voyez-vous un potentiel réel de développement sur des segments à haute valeur ajoutée ?
Oui, et c’est même l’un des éléments les plus marquants. Les informations présentées lors de l’atelier, ainsi que les retours d’expérience d’entreprises déjà implantées en Tunisie, montrent clairement une montée en gamme.
Nous ne sommes plus uniquement dans une logique de production à faible coût. Plusieurs groupes internationaux ont développé en Tunisie des activités d’ingénierie, voire de recherche et développement. C’est une évolution importante, qui change la perception du pays.
Pour des entreprises du Val-d’Oise positionnées sur des segments comme l’électronique embarquée, les matériaux composites, la mécatronique ou les solutions numériques industrielles, cela ouvre des perspectives nouvelles. Cela ne signifie pas que toutes les entreprises doivent s’y engager, mais cela fait partie des options stratégiques à considérer.
Notre rôle, encore une fois, est de donner accès à une information fiable, structurée et directement issue des acteurs de terrain.

Les réformes présentées par les autorités tunisiennes sont-elles de nature à rassurer les investisseurs ?
Les représentants de Fipa-Tunisia et de l’ambassade de Tunisie en France ont effectivement mis en avant plusieurs évolutions : simplification des procédures, digitalisation, mise en place de plateformes dédiées, réorientation des incitations. Mais il faut être lucide : la décision d’investir appartient toujours à l’entreprise. Ce qui compte pour un dirigeant, c’est la stabilité, la lisibilité et la capacité à se projeter dans la durée.
C’est pourquoi nous avons jugé essentiel d’intégrer des témoignages d’entreprises déjà implantées. Ces retours d’expérience permettent d’aller au-delà du discours institutionnel et d’apporter une vision opérationnelle.
Quels sont les principaux freins ou points de vigilance identifiés ?
Les préoccupations exprimées sont relativement classiques : les modalités de change, le rapatriement des bénéfices, les délais administratifs, la logistique ou encore la stabilité du cadre réglementaire.
Ce ne sont pas des obstacles insurmontables, mais ils nécessitent une préparation rigoureuse. L’internationalisation ne s’improvise pas.
J’ajouterais un point méthodologique : l’importance de s’appuyer sur les bons partenaires locaux et de capitaliser sur les retours d’expérience. C’est précisément ce que nous cherchons à faciliter à travers ce type d’initiatives.
La Tunisie peut-elle réellement se positionner comme un hub entre l’Europe et l’Afrique ?
C’est une ambition qui repose sur des éléments tangibles. La Tunisie bénéficie d’une position géographique stratégique, d’une base industrielle solide et d’accords régionaux, notamment avec le Comesa et la Zone de libre-échange continentale africaine.
Pour des entreprises françaises, et en particulier des PME et ETI, cela peut constituer une porte d’entrée intéressante vers certains marchés africains.
Mais encore une fois, cela dépend des stratégies individuelles. Ce n’est pas une solution universelle, mais une option crédible. Je voudrais ajouter un élément qui me paraît essentiel et qui dépasse les seules logiques institutionnelles : la relation entre nos deux territoires repose déjà sur des flux humains très denses. Le Val-d’Oise bénéficie d’une diaspora tunisienne particulièrement active dans le monde des affaires, et tout aussi présente dans l’enseignement supérieur, avec un réseau de professionnels d’origine tunisienne extrêmement dynamique au sein de nos universités et de nos écoles d’ingénieurs.
À cela s’ajoutent de nombreux étudiants originaires de Tunisie qui fréquentent les établissements d’enseignement supérieur valdoisiens. Cet ensemble crée un flux d’échanges prometteur pour l’avenir, et consti- tue à mes yeux le socle le plus solide sur lequel construire des coopérations durables. C’est précisément ce que la rencontre du 21 avril a contribué à mettre en lumière.
Pourquoi ce regain d’intérêt pour la Tunisie aujourd’hui ?
Historiquement, nous avons été plus présents sur d’autres marchés du Maghreb. La Tunisie n’était pas absente, mais moins structurée dans notre action.
Ce regain d’intérêt est lié à plusieurs facteurs : l’impulsion de partenaires comme Fipa-Tunisia, la qualité du tissu économique tunisien, et surtout la présence d’entreprises françaises déjà implantées, qui constitue un signal de confiance.
Observez-vous une dynamique d’investissement dans l’autre sens ?
Absolument, et c’est un point essentiel. Nous constatons une évolution récente avec l’émergence de porteurs de projets tunisiens souhaitant s’implanter en France, et notamment dans le Val-d’Oise. Cela correspond pleinement à notre mission d’agence de développement, qui consiste aussi à accueillir et accompagner les investisseurs étrangers.
Cette dynamique s’inscrit dans une logique gagnant-gagnant, renforcée par le rôle clé de la diaspora tunisienne, très présente dans notre territoire, aussi bien dans le monde de l’entreprise que dans le milieu académique. À cela s’ajoute la présence d’étudiants tunisiens, qui constituent un véritable vivier pour les futures coopérations économiques et technologiques. Cet écosystème humain est, à nos yeux, un levier stratégique majeur pour structurer des partenariats durables entre les deux pays.





