Migration irrégulière, crise sahélienne et sécurité : La Tunisie sous pression régionale
La détérioration de la situation sécuritaire au Sahel, notamment au Mali, ravive en Tunisie les inquiétudes liées à la migration irrégulière et aux risques sécuritaires. Face à ces tensions régionales, les autorités renforcent la coopération internationale et les dispositifs de contrôle aux frontières
La Presse — La question de la migration irrégulière revient ces derniers jours avec insistance au cœur du débat public en Tunisie. Avec, en toile de fond, la grave détérioration de la situation sécuritaire au Mali, marquée notamment par la prise de la ville stratégique de Kidal, située au Nord du pays par des rebelles touareg alliés à des groupes djihadistes. Cette nouvelle donne fait craindre, selon les experts, un exode massif des habitants vers les pays du Maghreb arabe, dont la Tunisie.
Suite à l’aggravation de la situation dans ce pays, le ministère des Affaires étrangères a publié, mardi 28 avril, un communiqué dans lequel il souligne que « la Tunisie suit avec une profonde inquiétude les graves attaques armées qui ont ciblé plusieurs villes du Mali, dont la capitale Bamako, et ayant causé de nombreuses victimes. La Tunisie condamne également avec fermeté le recours à la violence armée visant ce pays africain et réaffirme sa pleine solidarité avec le peuple malien frère, ainsi que son rejet de toute atteinte à l’unité du Mali, à sa souveraineté, à sa sécurité et à sa stabilité ».
En toute logique, la crise, qui s’inscrit dans une instabilité plus large au Sahel, fait craindre un effet domino vers les pays du Maghreb. Et c’est justement dans ce contexte que des voix se sont élevées pour alerter les autorités contre les menaces qui planent sur notre pays. Certains experts n’ont pas manqué de souligner que notre pays est appelé à faire preuve de plus de vigilance en raison du risque d’infiltration d’éléments terroristes à travers les vagues de migration irrégulière à destination de la rive Nord de la Méditerranée, autrement dit vers l’Europe.
Risque de nouvelles vagues de migrations irrégulières
A cet effet, et lors d’une séance récente à l’Assemblée des représentants du peuple, le député Yassine Mami n’a pas manqué d’alerter sur « une situation jugée de plus en plus préoccupante, dans un contexte régional marqué par de fortes turbulences sécuritaires ». Selon lui, « Les migrants africains en situation irrégulière dans notre pays, en particulier ceux originaires d’Afrique subsaharienne, représentent aujourd’hui une source d’inquiétude en Tunisie.
Il souligne, à cet effet, que « la situation au Mali, marquée par une intensification des troubles, des coups d’État et un recul de la stabilité, nous place face à la nécessité d’un renforcement accru pour protéger notre pays ». Ce qui se passe aujourd’hui au Mali n’est plus seulement une affaire intérieure, mais est devenu un facteur de pression pour toute la région, du Sahel jusqu’à l’Afrique du Nord. La Tunisie, de par sa position géographique, pourrait compter parmi les pays affectés par d’éventuelles vagues de migration massive en provenance de l’Afrique subsaharienne, ajoute-t-il.
D’après lui, cette situation impose des mesures anticipatives. « La sécurité nationale ne se protège plus uniquement par les armes, mais aussi par l’anticipation, la planification et la capacité à analyser les transformations avant qu’elles ne deviennent des crises à l’intérieur de nos frontières ». Evoquant la fierté et la confiance des Tunisiens envers les institutions militaires et sécuritaires dans la défense de la patrie, il a notamment ajouté que la protection des frontières et la lutte contre toutes les menaces, les nouveaux défis, nous obligent à un changement qualitatif dans les moyens de surveillance et d’anticipation. Selon lui « il ne suffit plus de compter uniquement sur l’effort humain face à un désert vaste, mais il devient nécessaire de s’appuyer davantage sur les technologies avancées et l’intelligence artificielle pour protéger nos frontières aujourd’hui ».
Le député Yassine Mami conclut que le peuple tunisien, dans sa position tout aussi officielle que populaire, est en harmonie sur ce point. « La Tunisie n’est pas une terre d’installation, ne le sera pas, et ne sera pas non plus une terre de transit. Toutefois, pour concrétiser cette position, il est indispensable de mettre en place des mesures concrètes sur le terrain susceptibles de renforcer le sentiment de sécurité chez les citoyens. D’autant plus que les discours circulant sur les réseaux sociaux et portés par certains acteurs, visant à banaliser une installation illégale de migrants, sont inacceptables et doivent être fermement contrôlés ».
Coordination internationale accrue
Il faut dire que les autorités militaires et sécuritaires sont bien aguerries et ne manquent pas d’actions proactives face aux menaces précitées. En effet, et devant la montée des défis sécuritaires liés au terrorisme et à la migration irrégulière, elles affichent une prise de conscience accrue et misent sur un renforcement stratégique de leurs capacités, en s’appuyant à la fois sur la coopération internationale et sur des moyens technologiques avancés.
A cet égard, les présidents tunisien, algérien et libyen se sont réunis en avril 2024 à Tunis lors d’un sommet consultatif tripartite. Ils ont annoncé à cette occasion une coopération renforcée, notamment la création de groupes de travail pour lutter contre la migration irrégulière et la criminalité organisée, afin de sécuriser les frontières communes.
Cette convergence d’actions s’est traduite aussi par la signature, en octobre dernier, d’un nouvel accord de coopération militaire entre notre pays et l’Algérie afin de renforcer leur partenariat stratégique. Cet accord, qui complète celui de 2001, élargit la coopération à plusieurs domaines comme la formation, l’entraînement, l’échange d’informations et la participation conjointe à des exercices militaires. Les deux pays insistent sur la nécessité d’une coordination accrue face aux défis sécuritaires, économiques et géopolitiques de la région, notamment pour sécuriser leurs frontières.
Toujours en matière de coopération, la Tunisie a reçu, en janvier 2026, de nouveaux équipements fournis par l’Union européenne dans le cadre du Programme de gestion des frontières, visant à renforcer la surveillance terrestre et maritime du pays. L’Union européenne a réaffirmé son engagement à soutenir notre pays avec un financement de 130 millions d’euros destiné à améliorer la sécurité aux frontières, les opérations de sauvetage en mer et la lutte contre les réseaux de traite et de contrebande.
Depuis 2018, ce programme a permis de renforcer les capacités de la Garde nationale et des garde-côtes grâce à des équipements modernes, des formations et un appui opérationnel, contribuant à une baisse des traversées irrégulières et des pertes humaines en mer.
La troisième phase du programme, en cours jusqu’en 2028, prévoit notamment le déploiement d’une infrastructure radar avancée afin de consolider la surveillance des côtes et les missions de recherche et de sauvetage.
Encore faut-il insister, à la fin, sur le partenariat soutenu avec les États-Unis, marqué par des échanges réguliers entre responsables sécuritaires et militaires. Les rencontres tenues début 2026 avec les ministres de la Défense et de l’Intérieur ont notamment porté sur la lutte contre le terrorisme, la cybercriminalité, les trafics et la gestion des flux migratoires.
Sur le terrain, cette coopération se concrétise par un appui matériel significatif, avec la livraison d’un avion militaire C-130H destiné à renforcer les capacités logistiques de l’armée tunisienne, ainsi que la fourniture d’équipements de sécurité d’une valeur de 1,4 million de dollars dans le cadre de la lutte antiterroriste.
Autant d’initiatives qui illustrent une approche proactive combinant partenariats internationaux et outils de contrôle de plus en plus sophistiqués de nos frontières.

