Portrait : Faouzia Zouari, une écrivaine habitée par la Tunisie
Par Brahim OUESLATI
À l’occasion de sa participation à la Foire internationale du livre de Tunis, où elle présente son Dictionnaire amoureux de la Tunisie, Faouzia Zouari s’impose comme une figure majeure des lettres francophones. Son parcours, de Dahmani à Paris, éclaire une œuvre traversée par les questions d’exil, d’identité et de mémoire. Entre itinéraire personnel et production littéraire, son écriture interroge les mutations des sociétés maghrébines et la place des femmes dans ces dynamiques, tout en maintenant un lien constant avec la Tunisie, à la fois matrice et horizon.
Son parcours, de Dahmani à Paris, structure une trajectoire intellectuelle marquée par une double appartenance culturelle. Elle interroge, à travers ses textes, les transformations des sociétés maghrébines et la condition des femmes, tout en maintenant un lien constant avec la Tunisie, à la fois origine et référence centrale de son imaginaire. Lorsqu’elle évoque son enfance, celle d’une jeune fille née au sein d’une fratrie, c’est avec une nostalgie teintée d’émotion. Son destin aurait pu être tout autre : elle aurait pu, comme ses sœurs aînées, rester confinée à la maison, privée d’école et d’horizons plus larges. Sa vie bascule le jour où elle voit ses sœurs aînées, saisies de peur, apprendre de la bouche de leur mère qu’elles n’iront pas au collège. Leur horizon se referme brutalement : elles resteront à la maison, dans l’attente d’un mariage décidé pour elles. Mais le cours des choses ne tarde pas à infléchir ce destin. Son père, le cheikh du village, à la fois propriétaire terrien et figure d’autorité, choisit de se ranger du côté de l’histoire en marche. Habib Bourguiba, alors à la tête du pays, vient d’ériger l’école en priorité nationale, pour les filles comme pour les garçons, ouvrant ainsi une brèche décisive dans l’ordre établi. Un souvenir, en particulier, semble avoir laissé en elle une empreinte indélébile : sa rencontre avec Habib Bourguiba, venu en visite à Dahmani dans les années soixante. Ce jour-là, la petite fille de huit ans qu’elle était lui offrit le bouquet de fleurs protocolaire. Un geste simple en apparence, mais qui l’a profondément marquée — au point qu’elle en parle encore aujourd’hui comme si la scène venait tout juste de se dérouler.
En septembre 1979, elle s’installe à Paris pour poursuivre son doctorat en littérature française et comparée à la Sorbonne-Nouvelle. Ce départ ouvre une nouvelle étape, faite d’exigence intellectuelle et d’exploration. Elle travaille ensuite durant une dizaine d’années à l’Institut du monde arabe, notamment comme rédactrice du magazine Qantara, avant de rejoindre en 1996 la rédaction de Jeune Afrique.
Son œuvre littéraire, inaugurée avec La Caravane des chimères (1989), n’a cessé d’explorer les thèmes de l’exil, de l’identité et de la condition des femmes maghrébines. De « Ce pays dont je meurs » à « La Retournée », en passant par « La Deuxième épouse », ses romans interrogent avec finesse les tensions entre enracinement et déracinement, entre mémoire et modernité. Couronnée par plusieurs distinctions, dont le prix Comar et celui des cinq continents de la Francophonie pour « Le Corps de ma mère », elle s’impose comme une voix majeure de la littérature francophone contemporaine. À ce parcours déjà riche s’ajoute aujourd’hui un engagement collectif d’envergure. Faouzia Zouari est la fondatrice et actuelle présidente du Parlement des écrivaines francophones, créé en 2017. Depuis sa naissance, cette instance n’a cessé d’amplifier la voix des écrivaines et d’accroître leur visibilité, en leur offrant des espaces d’expression sur les grandes questions qui traversent nos sociétés. Forte aujourd’hui d’environ 180 membres, cette communauté réunit des autrices venues d’horizons géographiques et générationnels variés. Issues de traditions, de langues et de religions multiples, elles partagent une même langue — le français — qu’elles façonnent chacune à leur manière, en y insufflant leurs imaginaires, leurs valeurs, leurs rêves et leurs combats. En avril 2016, le président de la République Béji Caïd Essebsi avait reçu l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, alors visé par une « fatwa » émise par un imam salafiste appelant à son exécution, pour lui rendre hommage à cette occasion.
Dans le même contexte, j’avais personnellement suggéré que Faouzia Zouari, alors récemment distinguée par le Grand prix Comar, puisse également bénéficier d’une reconnaissance officielle. Militante des droits des femmes et profondément attachée à la Tunisie, l’écrivaine s’est illustrée par un engagement constant en faveur de la culture et de la francophonie.
Lors de la signature de son contrat avec son éditeur Plon, elle avait par ailleurs insisté pour inclure une disposition en faveur des lecteurs tunisiens, en fixant un prix préférentiel pour son ouvrage « Discours des amoureux de la Tunisie », édité en Tunisie par le Ceres. Le livre, vendu en France à 26 euros, était proposé à 38 dinars lors de la Foire du livre de Tunis.
Ainsi se dessine le portrait d’une femme fidèle à ses origines autant qu’ouverte au monde, qui a présenté à la Foire internationale du livre de Tunis, son « Dictionnaire amoureux de la Tunisie ». Un ouvrage qui s’apparente à un retour aux sources — à la fois intime et universel — et qui lui a demandé près de deux années d’écriture, prolongées par une attente tout aussi longue afin d’en faire coïncider la parution avec le soixante-dixième anniversaire de l’indépendance. Fidèle à l’esprit de la collection, le livre propose un regard subjectif, mais d’une richesse remarquable : un vaste ensemble que l’on parcourt au gré de ses envies, par fragments, selon l’humeur ou la curiosité, et dont on ressort avec le sentiment d’avoir approché, au plus près, l’âme tunisienne. « C’est un travail énorme », confie Faouzia Zouari à Jeune Afrique. « Deux ans d’écriture, et presque autant d’attente pour que ce livre accompagne un moment symbolique de notre histoire », le soixante-dixième anniversaire de l’indépendance. Une manière sensible et exigeante de célébrer cet anniversaire, en faisant dialoguer mémoire personnelle et récit collectif. C’est sa« déclaration d’amour–à la Tunisie ».
B.O.

