Oliver Laxe, réalisateur de « Sirat » à La Presse « Je voulais que les spectateurs meurent avant de mourir, en regardant le film »
Mille fois je suis morte en regardant, pour la première fois, «Sirāt» du cinéaste franco-galicien, Oliver Laxe (qu’on prononce Laché), lors des Journées cinématographiques de Carthage 2025. Une expérience si physique, si troublante, que j’ai ressenti le besoin d’y retourner, de m’y replonger, lors de la clôture du festival Gabès Cinéma Fen, le 2 mai dernier. Y revenir comme on revient à un choc ou à une énigme.
Depuis sa révélation à Cannes, le film n’a cessé de diviser. Entre fascination et rejet, les réactions tranchées disent moins une fracture du goût qu’une mise à l’épreuve du regard. Car «Sirāt» n’est pas un film que l’on « aime » ou que l’on « n’aime pas ». Il dérange, il désoriente, et c’est précisément là que quelque chose se joue. Dans le désert marocain, entre pulsations techno et présence diffuse de la mort, Oliver Laxe construit une expérience sensorielle qui malmène les habitudes du spectateur. Les codes narratifs se fissurent, les repères vacillent, les personnages eux-mêmes semblent traversés, déplacés, comme s’ils n’étaient que des seuils. Le film agit alors comme une zone de passage, une traversée plus qu’un récit. Le cinéaste parle d’une méditation sur la mort. Une méditation sans discours, sans surplomb. Quelque chose de plus brut, de plus enfoui. Regarder «Sirāt», c’est accepter de perdre prise, de ne plus tout comprendre, pour peut-être accéder à une autre forme de perception.
À 44 ans, Oliver Laxe s’impose comme une voix singulière du cinéma contemporain. De ses deux premiers films «Vous êtes tous des capitaines» et «Mimosas, La voix de l’Atlas» (récompensé à la Semaine de la critique), à «Viendra le feu», jusqu’à ce «Sirāt» couronné par le Grand Prix du Jury à Cannes, son œuvre trace un chemin exigeant, traversé par le sacré, le dépouillement et une attention mystique au réel. Invité en Tunisie dans le cadre de Gabès Cinéma Fen, qui lui a consacré une rétrospective, le cinéaste était présent pour accompagner cette traversée. L’occasion d’ouvrir, avec lui, quelques brèches dans son œuvre qui, plus qu’elle ne se raconte, se vit. Il s’est prêté au jeu dans un français presque parfait, enrobé d’un très léger accent venu de la Galice de ses origines. Entretien
Vous avez vécu en France, en Espagne et au Maroc…
Je suis fils d’émigrants galiciens qui se sont connus à Paris, où ils étaient gardiens d’immeuble. Je suis né là-bas et, à mes 6 ans, nous sommes rentrés en Galice. Après mes études universitaires, je suis parti au Maroc, guidé par une intuition. Là-bas, j’ai été inspiré cinématographiquement. J’y ai vécu pendant 10 ans, durant lesquels j’ai réalisé mes deux premiers longs métrages dans la région du Sud, où j’ai habité dans une palmeraie. Ensuite, je suis rentré chez moi, dans la vallée où ma mère est née. J’y suis installé actuellement. C’est une des régions les plus dépeuplées de l’Europe, il y a 4 personnes par km². C’est là que j’ai tourné mon troisième film, « Viendra le feu ». Et je suis retourné au Maroc, encore une fois, pour tourner mon quatrième film, « Sirāt », dans la région d’Errachidia (NDLR : prononcé en arabe, car le réalisateur parle le marocain). Donc j’ai tourné plus de films au Maroc que dans mon propre pays.
Comment expliquez-vous cet intérêt pour le Maroc? C’est ce qui vous a mené vers le soufisme ?
Je m’y sens bien. Il y a aussi les gens, les paysages, la géologie du pays, sa transcendance. Il y a quelque chose de mythologique là-bas.
C’est là que mon goût pour le soufisme s’est réveillé, on va dire. J’y ai ressenti quelque chose de très familier. Et puis, je suis quand même espagnol: il y a une continuité de valeurs. Un jour, j’ai rencontré un cheikh qui m’a dit : « Sous la zarbia, sous le tapis, il y a l’islam en Espagne. ». On ne le voit pas, mais il est là, dans les valeurs familiales, dans le sens de la communauté…
Après il y a al-hamd, al-chokr, des piliers que j’ai toujours retrouvés dans ma famille paysanne en Espagne. Il y a aussi cette similitude dans les gestes du quotidien des paysans. Tout cela fait que j’ai ressenti une forme de familiarité dans la campagne marocaine, je m’y suis senti un peu chez moi.
Cela a réveillé quelque chose en moi. Je me considère comme un réfugié spirituel. Nous, Occidentaux, sommes en quelque sorte des réfugiés spirituels qui se dirigent vers le Sud. Cette quête m’a mené en Mauritanie, au Sénégal, en Turquie, en Iran, dans des pays où la culture musulmane déplace l’ego.
On retrouve cela dans « Sirāt » et avant lui « Mimosas » qui en portait les prémices…
Oui en effet. A l’époque, je voulais faire « Sirāt », mais je n’avais pas encore l’expérience ni les moyens. Ce n’était pas encore le moment. Mais je voulais quand même faire un film sur la mort ou du moins nier cette idée que l’on meurt, nous rappeler que la mort est un « à tout à l’heure », pas un adieu.
Justement, « Sirāt », tout en abordant de manière radicale cette idée de la mort, nous réconcilie avec celle-ci…
Je pense que c’est un film qui peut être mieux compris dans une latitude musulmane. Je considère que la confrontation à la mort y est souvent plus mature que dans les sociétés occidentales. D’ailleurs, dans certains pays occidentaux, on me demande parfois pourquoi mes personnages meurent, et je trouve cette question assez innocente. Les gens meurent parce qu’ils doivent mourir, et ils meurent quand ils doivent mourir. La question n’est pas pourquoi ils meurent, mais plutôt quand vont-ils mourir, et que fait-on avant de mourir?
C’est ce qui explique que la mort se manifeste d’une manière très brusque et violente dans ce film ?
En même temps tous les personnages de « Sirāt » meurent avec dignité, il y en a une qui meurt en dansant, en célébrant; un autre meurt en aidant… Des morts transcendantes.
Je voulais que les spectateurs meurent avant de mourir (El mout kbal el mout comme on dit ici) en regardant le film. Ça a été ma manière de prendre soin d’eux. Très vite, quand je suis arrivé au Maroc, j’ai pris conscience de mon immaturité spirituelle et ce film fait partie d’un processus personnel pour apprendre à mourir, apprendre à accepter. Accepter — et c’est ça la foi — que même si la vie s’exprime à travers des accidents ou la tragédie, il y a une rahma (une miséricorde) derrière, il y a un cadeau, il y a une sagesse… En tout cas, ça devait être comme ça (sourire).
Ce film est très sensoriel, il convoque tous nos sens, la peau, les tripes, même le cœur…
Je fais confiance aux images, je fais confiance aux outils spécifiques d’expression du cinéma. Je trouve qu’aujourd’hui il y a trop d’influences de la télévision, des séries, du théâtre et de la littérature. Je fais partie de ce lignage de cinéastes qui défendent la spécificité de cet art, qui nous fait sentir les images et le son avec la peau, et qui peuvent rester en nous, à l’intérieur, pour gratter et s’éveiller des années après. Je trouve que l’image peut éveiller notre niveau de perception, un peu comme un dhekr, une hadhra.
Cela implique énormément le corps…
Pour moi, une salle de cinéma est un espace de rituel qui éveille quelque chose dans nos corps. C’est avec ça que je travaille. J’étudie la psychologie des gestes. Je m’intéresse beaucoup à la psychologie, sauf que je n’aime pas la psychologie dans le cinéma. Je travaille surtout le corps, je m’intéresse beaucoup à la manière dont le corps réagit dans une salle de cinéma. Et « Sirāt » confirme que le spectateur est très sensible et très complexe. Il met en jeu beaucoup de niveaux de perception, mais le problème, c’est qu’on est trop dans la tête.
En effet oui, on a tendance à trop rationaliser…
On n’essaye pas de comprendre un rêve. On fait l’amour et on n’essaie pas de comprendre cela. Mais par contre, une œuvre d’art, on a tendance à vouloir la comprendre. Le cinéma est un outil propice aux appréhensions transcendantales, mais malheureusement on n’utilise que 50 % de sa puissance. C’est comme si tu pouvais rouler en Ferrari et que tu choisissais de prendre une petite voiture. Le cinéma nous porte loin.
En parlant de voitures, vous semblez avoir un certain intérêt pour les véhicules. On voit ça dans « Mimosas » et « Sirat »…
(Sourire) Pour moi, il y a cette notion de vitesse, de parcours du chevalier qui doit avancer, qui ne regarde pas en arrière et qui, malgré la difficulté du chemin, continue d’avancer. Après, j’aime bien que ce soit des voitures un peu anachroniques, vieilles et le côté mécanique qui véhicule une certaine mélancolie et une poésie d’un monde moins « technifié ».
Il y a aussi la danse et le son qui occupent une place primordiale dans « Sirat »…
Je trouve qu’un dancefloor est comme une salle de cinéma, un espace rituel où ton corps donne de l’information sur ta fragilité, sur ta blessure. Mais comme je fais aussi beaucoup de dhekr et de hadhra, c’est un peu pareil. Les raves sont les fruits d’une société où il n’y a pas de rituels de danse, pas comme chez vous où la société a cet outil pour transformer son énergie. La rave est l’équivalent de ça dans des sociétés où il n’y a pas d’outils de développements spirituels.