Après plusieurs années de sécheresse, la Tunisie a connu, durant l’hiver 2025-2026, des précipitations exceptionnellement abondantes, illustrant une variabilité hydrique de plus en plus marquée. Cette évolution souligne la nécessité d’une adaptation structurelle des politiques de gestion de l’eau, fondée sur une approche intégrée conciliant prévention des risques, valorisation durable des ressources, renforcement de la résilience agricole et sécurité alimentaire. Malgré cette forte variabilité, la recharge des nappes phréatiques et l’amélioration du taux de remplissage des barrages, portant les réserves à 67 % de leur capacité, ouvrent des perspectives favorables pour les prochaines campagnes agricoles. En quelques mois, la situation s’est nettement améliorée, avec des indicateurs hydriques repassés au vert jusqu’au printemps 2026. Ces pluies salvatrices éloignent ainsi le spectre immédiat de la sécheresse. Toutefois, la rationalisation de l’utilisation de l’eau demeure plus que jamais nécessaire. Un point sur lequel insistent les experts, appelant à préserver durablement cette ressource vitale. Mohamed Salah Glaïed, ingénieur et spécialiste des questions hydriques, livre dans cet entretien son analyse de la situation et les principaux enseignements à en tirer.
La Presse — Après plusieurs années de sécheresse, les pluies abondantes et les chutes de neige enregistrées à travers le pays durant la période 2025-2026 ont été bénéfiques à la fois pour l’agriculture, les ménages et le remplissage des barrages. La situation hydrique actuelle en Tunisie peut-elle aujourd’hui être qualifiée de rassurante?
Après plusieurs années de sécheresse et qui ont dépassé six années consécutives, l’année hydrologique 2025-2026 s’annonce rassurante après des précipitations qui se sont abattues sur la plupart des régions de notre pays. En effet, le Nord et l’extrême Nord ainsi que le Cap Bon et le Centre ont reçu des quantités plus abondantes que les moyennes annuelles.
Mieux encore, la saison agricole, surtout celle des grandes cultures, s’annonce prometteuse tout en espérant une production record ou satisfaisante selon les régions.
La situation hydrique des eaux de surface ou des barrages a connu des remontées importantes. En effet, les volumes ont franchi 1,5 milliard de m3, représentant 67 % des volumes possibles, chose qui n’a pas été enregistrée depuis plus de cinq ans. Une situation rassurante certes, mais qui nécessite une vigilance d’utilisation optimale.
Comment ces précipitations de 2025-2026 impactent-elles la structure profonde des sols et la recharge des nappes phréatiques, au-delà du simple remplissage visible des barrages ?
Personne ne peut nier que durant plus de sept ans, les stocks aquifères ont été très sollicités, avec des soutirages excessifs dépassant le potentiel des différentes nappes profondes ou superficielles ou même fossiles.
Ainsi et selon les statistiques annuelles d’utilisations, le secteur irrigué en agriculture a bénéficié, à lui seul, de 78 % des ressources en majorité souterraines.
Bien que ces pluies aient été bénéfiques pour les nappes sous ses différentes formes, les risques de dégradation de ses qualités restent élevés et leurs protections se présentent comme des défis pour le secteur en général.
La fin des cycles hydriques prévisibles remet en question les modèles classiques de planification. Comment les politiques publiques peuvent-elles s’adapter à cette nouvelle incertitude ?
La Tunisie a mis en œuvre, dès son indépendance, des programmes de développement pour la réalisation d’ouvrages de mobilisation des eaux et surtout la construction de grands barrages, et ce, pour la valorisation des opportunités et des richesses hydriques. Plus de 400 mille hectares de superficies irriguées ont été réalisées pour produire les maraîchers et les fruits et exporter les excédents.
Ainsi et depuis deux décennies, gérer l’offre n’est plus le cas et on a eu à faire face aux demandes galopantes d’eau potable en ville et d’eau d’irrigation sur tout le territoire du pays.
En effet, changer de paradigme s’avère nécessaire. Repenser les objectifs et les orientations du secteur de l’eau demeure un défi majeur. Dans le même sillage, il était question de diversifier les ressources en eau et bien maîtriser les utilisations, comme actions stratégiques pour les années à venir.
A court et moyen terme, quelles devraient être, selon vous, les priorités absolues pour renforcer la résilience du modèle hydrique tunisien ?
La résilience du secteur de l’eau passe impérativement par une sensibilisation et une utilisation optimale de nos ressources rares. Réviser la carte agricole ou précisément les cultures pratiquées, passer à une grande vitesse pour l’utilisation des eaux non conventionnelles par le biais des énergies renouvelables se présentent comme des solutions pour faire face au stress hydrique que nous vivons depuis longtemps.
Quels sont les principaux défis que la Tunisie rencontre dans la gestion de ses ressources en eau ?
Aujourd’hui, les défis majeurs du secteur de l’eau en Tunisie se résument notamment en plusieurs axes : la protection des eaux souterraines contre la pollution, la surexploitation et l’exploitation anarchique, la sécurisation de l’alimentation en eau potable des grandes villes, des localités rurales et des institutions de service ou industrielles.
A ceux-ci s’ajoute une réforme du cadre règlementaire et institutionnel de l’utilisation de l’eau auprès des usagers, et ce, à travers l’accélération de la finalisation du code des eaux.
Comment peut-on corriger les écarts hydriques existants au niveau territorial. Les transferts d’eau entre les bassins hydrauliques ou encore les interconnexions entre besoins hydrauliques sont-ils perçus comme solutions de réallocation des volumes d’eau disponibles à l’échelle nationale en vue de réduire le stress hydrique dans certaines régions particulièrement vulnérables ?
Les politiques de transfert d’eau dans notre pays ont démontré une certaine satisfaction auprès des experts internationaux.
Le Plan Directeur des Eaux du Nord réalisé depuis plus de quarante ans reflète bien l’importance des politiques de transfert d’eau vers les zones d’utilisation, soit en agriculture irriguée ou dans la desserte en eau potable des grandes agglomérations urbaines. Toutefois, les interconnexions entre les barrages, ou précisément entre les bassins versants, ont montré leur utilité, ce qui a été observé lors des dernières précipitations où les eaux des crues ont été acheminées du barrage de Béni Métir vers le barrage de Sidi Salem à travers la retenue de Bouhertma. La Tunisie a réalisé plus de 10 systèmes de transfert d’eau qui mettent en connexion les différents barrages du Nord et de l’extrême Nord, les plus importants en termes de capacité de transfert. Le système de l’extrême nord Sejnène-Joumine qui comprend aussi Zerga, Elkbir, Elmoula, Sidi Elbarrak, Gamgoum, Ziatine, Tine et Elmaleh et le système du barrage Sidi Salem (la Medjerda), servent de canalisation principale à l’amont avec les barrages Mellègue et Bouhertma. Ainsi, le transfert des eaux en Tunisie restera un enjeu majeur pour une gestion durable et efficiente des ressources en eau du pays.


