Absentéisme implicite : Quand la présence devient une antivaleur !
L’absentéisme coûte à la Tunisie deux millions d’heures de travail par an. Il est dû dans 60% des cas à des problèmes de santé. Ces deux statistiques ont retenti sur l’administration tunisienne comme une sentence. Elles ont dévoilé, d’une manière sous-entendue, tous les facteurs défavorables à l’épanouissement professionnel et à la productivité d’un secteur qui, pourtant, régit la totalité du pays. Encore faut-il savoir que dans « absentéisme » il y a aussi « présentéisme » ! Il s’agit d’être présent sans plus ! Un véritable absentéisme implicite, le présentéisme ronge l’administration tunisienne de l’intérieur. Pire que l’absentéisme réglementaire, il fait croire que tout marche comme sur des roulettes alors qu’il n’en est rien !
La Presse — Arriver en retard, repartir tôt et marquer des pauses rallongées : ce sont les premiers signes révélateurs du présentéisme ou de l’absentéisme implicite. Quant à la production proprement dite, soit l’accomplissement de la charge du travail recommandée, elle nécessite, de la part de l’employé désenchanté, une durée illimitée dans le temps, qui prendrait fin uniquement lorsque cela lui chante.
Il faut dire que la corrélation entre le travail et la présence n’est pas aussi étroite qu’elle ne le paraît. Et pour preuve : le présentéisme ne porte pas de fruits. « La devise de l’administration tunisienne est la présence, pas la production ! Cela se justifie, d’ailleurs, par les horaires du travail administratif, lesquels n’ont pas connu de changement depuis des lustres. Certes, consacrer huit heures de la journée au travail s’inscrit parfaitement dans la répartition quotidienne des préoccupations de l’humain. Rappelons que les vingt-quatre heures comptent huit heures de travail, huit heures de loisirs et de repos et huit heures de sommeil. Néanmoins, le temps consacré à la production est bafoué, celui aux loisirs et au repos gâché », explique Abdelsattar Sahbani, sociologue, à La Presse.
Un climat stressant et malsain
C’est que les huit heures de temps nécessaires au bien-être sont gaspillées dans le transport en commun, les embouteillages, les courses nécessaires, les démarches qui s’imposent auprès des établissements de santé publique, des écoles, de la mairie, de la banque, de la poste, etc. « Le quotidien de l’employé administratif est marqué par un réel malaise social et économique que lui inflige le système », souligne le spécialiste. En effet, pour passer huit heures au travail, l’employé – qui n’est autre qu’un salarié moyen- est dans l’obligation de recourir à la malbouffe pour se rassasier. Sinon, il doit ramener son repas-maison au lieu du travail. « Les chèques restaurant qu’il reçoit sont investis dans les courses nécessaires à la consommation de la famille. Finalement, ce n’est pas un choix mais une obligation. Ces acquis sont exploités à une autre fin que la leur, puisque le salaire ne suffit plus aux besoins de la famille », fait remarquer Sahbani. Et d’ajouter que jadis, on appelait « millionnaire » tout salarié qui recevait une paie mensuelle de mille dinars. Or, cette somme ne suffit plus aux dépenses rudimentaires des ménages. Du coup, « un employé démotivé est un employé qui passe ses jours dans un climat malsain », souligne-t-il. Il attire, en outre, l’attention sur la situation socioéconomique des Tunisiens payés au Smig. Il est utile de rappeler que le salaire minimal non agricole de la catégorie des 48 heures hebdomadaires est de 554dt ; celui de la catégorie des 40 heures hebdomadaires étant de 470dt. Les personnes qui reçoivent l’une des paies précitées n’ont d’autres options que de s’adonner à des boulots supplémentaires pour gagner des compléments de salaire ; des boulots qui relèvent, évidemment, du secteur informel… « Si nous divisons la somme du Smig par le nombre de membres d’une famille, nous nous rendrons compte à quel point la situation est stressante dans un contexte marqué par la cherté de la vie », souligne le sociologue.
La résistance au changement
Cette situation de détachement moral que vivent et perpétuent la majorité des employés administratifs revient aussi, voire principalement, au système en lui-même. L’administration tunisienne résiste farouchement au changement ! Et en dépit d’un rendement bien en deçà du requis, elle continue dans le même sens ; un sens qui mène vers l’impasse… « Finalement, nous n’avons pas assimilé la leçon du confinement et de l’utilité du travail à distance. Pourtant, dans d’autres pays, il est devenu la carte gagnante. En Tunisie, il y a un sérieux problème de résistance au changement et à l’innovation. D’ailleurs, poursuit-il, même l’ordinateur est utilisé à des tâches limitées. Il fait office d’un appareil dactylo, rien de plus, sinon d’un écran de jeux ».



