Sous les voûtes de la 10ᵉ édition du Tunisia Economic Forum, une étude sans complaisance a été dévoilée, portée par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE). Son auteur, le consultant Ahmed Ben Kheder, a livré une feuille de route destinée à bouleverser en profondeur l’architecture des circuits de distribution agricole en Tunisie. L’ambition affichée : rééquilibrer l’offre et la demande, juguler les dérives tarifaires et redonner des marges de manœuvre à un secteur agricole en perte de compétitivité. Trois piliers stratégiques, accompagnés d’un dispositif de financement sur mesure, structurent cette proposition.
Selon les données de l’étude « Remise en état des circuits de distribution des produits agricoles » présentée par Ben Kheder, plus de la moitié des échanges de denrées agricoles, 50 % exactement, transitent par des intermédiaires évoluant en marge des règles officielles. Cette mainmise de l’informel génère, explique l’expert, une distorsion profonde des prix. À cela s’ajoutent une fraude fiscale massive, des blocages juridiques récurrents et une absence totale de traçabilité.
Les contrats de concession actuels, jugés trop courts, dissuadent tout investissement privé durable. « On ne peut raisonnablement attendre un engagement à long terme lorsque les conditions contractuelles ne permettent pas le retour sur investissement », a souligné le consultant. Le tableau se noircit encore avec la carence d’expertise technique au sein des municipalités dans le domaine de la distribution agricole, la vétusté avancée des abattoirs et l’absence criante de systèmes informatiques de suivi.
Un cadre légal épars, des réformes passées avortées
Législation en vigueur ? « Dispersée et obsolète », tranche Ben Kheder. Les concessions sont attribuées au seul mieux-disant financier, sans aucune évaluation de la qualité de service ou des capacités de gestion des candidats. L’expert rappelle par ailleurs qu’un premier effort de réhabilitation, mené entre 2002 et 2008, est resté sans effet faute de vision intégrée et de gouvernance adaptée. Cet échec illustre, selon lui, l’impérieuse nécessité d’une réforme systémique plutôt que d’une succession d’interventions ponctuelles.
Le premier axe stratégique préconise une professionnalisation de la gestion physique des marchés. Cela passerait par la création d’agences spécialisées et le recours à des gestionnaires qualifiés, soit par délégation au privé, soit par une régie municipale pleinement professionnalisée. Sur le plan réglementaire, l’étude appelle à l’élaboration d’un code unifié et simplifié des circuits commerciaux, en remplacement des textes actuels jugés hétéroclites et désuets. Les contrats de concession devraient être allongés dans le temps afin de sécuriser l’investissement et garantir la qualité des services et l’entretien des infrastructures.
Le deuxième volet entend attirer des investissements de qualité et valoriser le produit. Il s’agirait d’abandonner la logique du seul critère financier pour lui substituer une sélection fondée sur la qualité de service, avec des contrats de longue durée permettant l’amortissement. Un document de référence servirait de cadre normatif aux appels d’offres. Pour intégrer l’informel, Ben Kheder propose l’enregistrement officiel des intermédiaires, la délivrance de cartes professionnelles assorties d’incitations fiscales et sociales, et la limitation de leur rôle à l’approvisionnement et au transport sous contrôle réglementaire. En amont, l’étude insiste sur la mise en place de contrats préalables entre producteurs et acheteurs, fixant prix, volumes et délais.
Le troisième pilier, transversal, vise une meilleure articulation entre niveaux central et local, avec des attributions clarifiées pour chaque acteur et un cadre juridique cohérent. Pour raccourcir la chaîne de valeur, le digital est convoqué. L’étude recommande la création d’une plateforme numérique nationale unifiée de traçabilité et de facturation électronique, baptisée « e-marché ». Elle propose également un réseau national de centres de collecte et de réfrigération, des « Farm Markets » urbains, ainsi que des unités de transformation intégrées aux marchés de gros pour réduire les invendus, avec un objectif affiché de « zéro perte ».
Des marchés de gros spécialisés par filière
Ahmed Ben Kheder a par ailleurs plaidé pour la création de marchés de gros dédiés à chaque filière : viandes rouges, viandes blanches, produits de la mer. Une telle spécialisation permettrait, selon lui, d’améliorer les conditions sanitaires, de renforcer la traçabilité et de professionnaliser l’ensemble de la chaîne logistique.
Pour financer ce vaste programme, le consultant propose la création d’un fonds national abondé par les contributions des opérateurs. Ces dernières seraient calculées sur la base des volumes traités, et non sur la valeur des produits, afin d’éviter toute poussée inflationniste sur les prix de détail. Ce fonds serait adossé à une unité de gestion permanente, chargée d’un suivi continu de la qualité et de la durabilité des infrastructures. Ben Kheder a également préconisé la relance de petites entreprises aux côtés des opérateurs existants, pour stimuler la concurrence et améliorer la qualité de service.
Retombées économiques et sociales attendues
D’après l’étude, qui s’appuie sur les données de la Société tunisienne des marchés de gros (SOTUMAG) et de l’Institut national de la statistique (INS), la réforme des circuits de distribution permettrait à l’État d’accroître ses recettes fiscales, d’assurer une traçabilité en temps réel des échanges et de lutter plus efficacement contre la spéculation. Du côté social, les agriculteurs verraient leurs revenus augmenter grâce à l’élimination des intermédiaires superflus. Les consommateurs bénéficieraient, eux, d’une baisse des prix de détail et de garanties renforcées en matière de sécurité sanitaire et de qualité. L’étude prévoit également une réduction notable du gaspillage alimentaire, une meilleure rentabilité des investissements logistiques, ainsi qu’un recul de la corruption et des inégalités régionales.
Enfin, la feuille de route s’étale sur cinq ans. Une phase d’amorçage (2026-2027) est consacrée à l’élaboration du décret gouvernemental encadrant les nouvelles formules de gestion, à l’activation d’un fonds de soutien aux entrepreneurs, au lancement pilote de la plateforme numérique nationale des prix, et à la création de deux sociétés régionales pilotes pour la gouvernance. La phase de déploiement (2028-2030) prévoit la réhabilitation de cinq marchés de gros et de deux abattoirs aux normes internationales, la révision du cadre réglementaire de la concurrence, et le déploiement national de la plateforme numérique de mise en relation. L’ensemble des propositions sera formalisé dans un document de référence, dont les conclusions seront diffusées à l’issue des travaux du forum.



