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Culture

Nicolas Wadimoff, réalisateur de « Qui vit encore » à la Presse « Nous avons imaginé ce film … pour qu’oublier soit impossible »

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  • 12 mai 2026
  • 7 min de lecture
Nicolas Wadimoff, réalisateur de « Qui vit encore » à la Presse « Nous avons imaginé ce film … pour qu’oublier soit impossible »

à Tunis et à Gabès, Cinéma Fen, partout où il a été projeté, le documentaire « Qui vit encore » secoue par la portée de son message et par sa violence juste. La Palestine, debout, toujours existante, face à l’oubli, est racontée d’un point de vue inédit par Nicolas Wadimoff, son réalisateur. Son film au titre affirmatif « Qui vit encore » a également été décliné en installation filmique immersive à Focus Gabès. Le long métrage est brut. Il interroge, dénonce et sauvegarde. Entretien.

La Presse — Dans « Qui vit encore », votre dernier long métrage en date, la mémoire semble traverser chaque plan, chaque moment, chaque image. Comment avez-vous construit ce dialogue entre passé et présent sans tomber dans une approche uniquement historique ?

La mémoire est essentielle et définitivement constitutive de l’identité palestinienne. Pas une discussion, un échange sans qu’il ne soit fait référence au passé. Le très proche — juste avant le génocide — mais aussi le très lointain — la Naqba et même avant —. C’est une manière très particulière et à la fois très évidente de puiser sa force pour mieux affronter le présent. C’est un processus naturel et organique, qui se déploie partout et en toutes circonstances. Le film, son écriture, sa réalisation puis son montage n’y échappent pas. Et c’est tant mieux. Nous avons imaginé ce film pour laisser une trace, pour qu’oublier soit impossible.

Votre film donne une place importante aux silences, aux visages et aux traces laissées par l’Histoire. Que cherchez-vous à transmettre au spectateur à travers cette mise en scène ficelée ?

C’était tout simplement l’état dans lequel se trouvaient tous les protagonistes du film, quelques mois après avoir traversé cette expérience mortifère et dévastatrice. elles et ils nous obligent à entendre ce silence: pour mieux appréhender cette immense impression de vide, celui-là laissé par l’absence des êtres chers disparus, des maisons détruites et du passé saccagé. Mais aussi, certainement, pour nous laisser une place. Celle qui permet de combler ce silence par ce que l’on y projette: les images de la guerre, de réel désespoir, mais aussi de profonde résilience, voire de résistance. Chacun peut décider d’habiter ce silence à sa manière.

Le titre « Qui vit encore » manque de point d’interrogation. Est- ce un questionnement ou une affirmation?

C’est l’affirmation de ce qui reste. De celle et celui qui vit encore. Ils sont là, ils ne partiront pas. Ils étaient là, ils en sont là et ils seront là. C’est ce que le peuple palestinien peut opposer au fracas, à l’horreur et à la violence qui leur sont faits. La mémoire d’une existence, le présent d’une existence, mais aussi, je l’espère, le futur d’une existence.

En réalisant ce documentaire, les récits et les témoignages rassemblés ont -ils chamboulé votre propre regard sur la cause palestinienne ?

Ce n’est pas la première fois que je filme en Palestine, ou avec des Palestiniens. A chaque rencontre, à chaque tournage, je me dis la même chose: ces gens ne sont pas comme nous, les autres, celles et ceux qui ne sont pas Palestiniens. Ils réagissent d’une manière différente à ce qui leur arrive. Bien sûr, leur formidable résilience, leur courage au-delà de tout, leur capacité à ne jamais lâcher, leur sens du sacrifice, mais aussi leur goût immodéré pour la vie et ce qui la fait: l’humour, la sensibilité, la poésie, l’intelligence. Alors évidemment, c’est ce qui fait aussi qu’ils font peur à tout le monde et qu’ils dérangent autant. Ça, c’est pour leur image générale et collective ; moi, à titre personnel, je prends plutôt ces rencontres, et ces amitiés que j’ai la chance d’avoir, comme un exemple, comme quelque chose d’inspirant. J’ai senti ça depuis mon premier passage en Palestine, lors de la première Intifada en 1988.

Votre cinéma s’intéresse souvent aux enjeux politiques, humains et préserve la mémoire. Pensez-vous que le documentaire peut encore agir comme une forme de résistance face à l’oubli ou à la désinformation, plus que jamais d’actualité, de nos jours ?

Oui, absolument. C’est une des raisons principales qui me poussent encore à faire des films. Il y a désormais la possibilité, avec l’IA, de refaire le monde, de le réécrire en fonction des intérêts des uns et des autres. De faire disparaître le réel présent, mais aussi le réel passé. De raconter qu’un peuple n’existait pas, que la terre était vierge de toute présence. Ce n’est pas nouveau bien sûr, mais l’IA a les outils pour rendre le révisionnisme « vrai », en effaçant les traces du passé. C’est valable pour la Naqba, mais ça l’est aussi pour la Shoah. Nous devons tous nous méfier de l’effacement de la mémoire. Elle permet de réécrire l’histoire, et malheureusement ceux qui le font ne sont pas animés de bonnes intentions.

Après la projection de « Qui vit encore », quelle réflexion ou quel effet aimeriez-vous provoquer chez le public, notamment chez les jeunes générations ?

C’est un film que nous avons imaginé pour maintenant, mais aussi pour après. Pour que jamais on ne puisse dire « cela n’est pas arrivé». Pour laisser une trace indélébile. Ineffaçable. Pour l’instant, j’aimerais que le public puisse ressentir ce que j’ai vécu lorsque j’ai revu « Jawdat Khoudary » juste quelques jours après sa sortie de Gaza, en mars 2024. C’est-à-dire une extrême empathie envers un homme dévasté, délesté de tout. De tout ce qu’il avait créé et construit depuis des décennies. J’ai ressenti une impression de gouffre, de vertige face à quelqu’un qui avait vu les ténèbres, qui avait expérimenté ce qu’aucun être humain ne devrait jamais vivre.  Pas une guerre de plus, mais un génocide.

Comment s’est passé votre participation importante à Gabès Cinéma Fen ? Votre installation filmique et votre film ont marqué et la jeunesse de la cité vous a beaucoup intéressé. Dites-nous-en davantage.

J’ai eu un plaisir immense à présenter le film et l’installation à Gabès. A tous points de vue: d’abord l’immense intérêt du public pour le cinéma, mais aussi pour toutes les formes d’images en mouvement. Ce dialogue permanent entre cinéma et arts visuels, ce foisonnement d’échanges, de débats et de rencontres est extrêmement inspirant.

Il donne pleinement sens à nos démarches de cinéastes et d’artistes. Ensuite, la jeunesse de Gabès, avec qui j’ai eu la chance de collaborer lors du montage de l’installation, m’est apparue immensément curieuse et investie. Dans les questions d’expression et de création par l’image et les sons, mais aussi dans ce que cet intérêt pouvait apporter à la société dans laquelle ils vivent.

J’ai senti un réel engagement, au sens noble du terme. Au-delà même de la stricte notion politique, comme un état d’être. elles et ils donnent le sentiment d’être l’avenir de la Tunisie. Comme une évidence indiscutable. J’ai trouvé ça fort et beau.

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Auteur

Haithem Haouel

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