Le sacre des funambules
Mardi soir, sous la coupole de l’Assemblée des représentants du peuple, le temps s’est suspendu pour laisser place à un acte de justice historique : l’adoption de la loi n° 55/2023. Plus qu’un texte juridique, c’est un bouclier de papier et de lumière que la nation offre enfin à ses enfants les plus fragiles et les plus indispensables.
Pendant trop longtemps, l’artiste tunisien a été ce funambule magnifique, dansant sur un fil d’acier au-dessus du gouffre de la précarité. Créer, c’était consentir à l’effacement social. Aujourd’hui, cette loi vient corriger les défaillances d’un statut obsolète pour créer un filet de sécurité et de dignité. En consacrant la protection sociale et en reconnaissant l’intermittence, l’État ne se contente pas de légiférer; il admet enfin que le génie créatif n’est pas un passe-temps dilettante, mais un sacerdoce qui mérite le respect du pain et du soin.
Le «contrat artistique» devient la pierre angulaire d’un édifice rénové. Il n’est plus question de promesses qui s’envolent dès le lever du rideau, mais d’un engagement formel où le talent rencontre la sécurité. De même, l’introduction de la carte professionnelle agit comme un sceau de reconnaissance, distinguant l’artisan du rêve du simple opportuniste.
Mais cette loi regarde aussi vers l’horizon. En ouvrant les bras aux arts numériques et à l’intelligence artificielle, elle prouve que la Tunisie sait marier son héritage millénaire aux fulgurances du futur. Elle érige également un rempart pour la création locale par des quotas de diffusion, car une nation qui ne s’écoute pas chanter et qui ne se regarde pas jouer finit par s’oublier.
«On ne nourrit pas son homme avec des lauriers», disait-on autrefois avec une amertume résignée.
Désormais, les lauriers tunisiens auront des racines solides. Ce vote à la quasi-unanimité est une victoire de la persévérance sur l’oubli. Entre les mains de nos peintres, de nos comédiens, de nos musiciens et de nos poètes numériques, cette loi est une plume neuve. Puisse-t-elle écrire les plus belles pages d’une culture libérée de la peur du lendemain, où l’artiste peut enfin fermer les yeux pour imaginer, sans craindre que le sol ne se dérobe sous ses pieds.



