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Éducation : Les maux de l’école tunisienne

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  • 16 mai 2026
  • 7 min de lecture
Éducation : Les maux de l’école tunisienne

L’école tunisienne, longtemps perçue comme un puissant ascenseur social, traverse aujourd’hui une crise multidimensionnelle. Entre abandon scolaire massif, inégalités régionales, fragilités pédagogiques, violence et dégradation des infrastructures, le système éducatif national semble s’enfoncer dans une spirale de difficultés qui sape sa capacité à remplir sa mission fondamentale.

La Presse — On le sait déjà, les maux de l’école ne datent pas d’aujourd’hui, même s’ils se sont accentués au cours des dernières années. Ils sont connus de tous les intervenants : parents, élèves, enseignants, directeurs d’établissement, syndicats et bien entendu le ministère de l’Éducation. On dirait qu’un plan sournois a été établi pour détruire l’école publique et abrutir nos enfants.

Un décrochage scolaire alarmant

L’école tunisienne continue de perdre, année après année, des milliers d’élèves dans une indifférence presque banalisée. Derrière les discours officiels sur les réformes et la modernisation du système éducatif, les chiffres racontent une autre réalité : celle d’un décrochage scolaire massif qui menace l’avenir d’une génération entière.

Selon plusieurs données publiées ces dernières années par le ministère de l’Éducation et diverses études nationales, entre 80.000 et 100.000 élèves abandonnent l’école chaque année en Tunisie. Soit un taux de 7,9% dans le cycle secondaire contre 0,8% dans le primaire, selon les statistiques du ministère de l’Éducation pour l’année scolaire 2023-2024.

Un chiffre alarmant pour un pays qui a longtemps fait de l’éducation l’un des piliers de son projet de société.

Le phénomène touche particulièrement les collèges et les lycées, où les taux d’échec et de redoublement restent élevés. Mais il prend racine dès le primaire, là où s’accumulent les premières fragilités. Dans les régions de l’intérieur — Kasserine, Siliana, Le Kef ou encore Jendouba, Sidi Bouzid, Kairouan et Gafsa — la distance, la pauvreté et l’isolement continuent de peser lourdement sur la scolarité des enfants. Certains élèves parcourent quotidiennement plusieurs kilomètres à pied pour rejoindre des établissements parfois isolés, mal équipés et insuffisamment entretenus.

Le transport scolaire demeure un obstacle majeur. Dans plusieurs zones rurales, l’absence de moyens de transport réguliers ou leur coût élevé pousse de nombreuses familles à retirer leurs enfants de l’école. Ce phénomène touche particulièrement les filles, plus exposées aux contraintes de sécurité et de déplacement.

Des failles pédagogiques et structurelles

À ces difficultés s’ajoute un autre problème structurel : le manque d’encadrement pédagogique. Les enseignants, souvent confrontés à des classes surchargées et à des conditions de travail difficiles, ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour assurer un suivi individualisé des élèves. La formation continue et l’accompagnement pédagogique restent, dans plusieurs cas, insuffisants, ce qui rejaillit sur la qualité de l’enseignement.

Mais au-delà de l’encadrement pédagogique quotidien, un mal plus profond continue de ronger l’école tunisienne : la formation des enseignants elle-même. Malgré les efforts fournis par les Centres régionaux de formation continue des enseignants (Crefoc), la formation initiale demeure marquée par des limites structurelles. La suppression des Écoles normales d’instituteurs (ENI) a constitué un tournant majeur, en remplaçant un modèle d’immersion pratique et professionnel par une formation universitaire jugée excessivement théorique.

Ce déficit de préparation pédagogique sur le terrain a directement contribué à la baisse du niveau des élèves dans les savoirs fondamentaux (lecture, écriture, calcul), à l’augmentation du décrochage scolaire et à la dévalorisation progressive du statut d’enseignant, aujourd’hui marqué par le recours massif à des suppléants insuffisamment formés. Face à ce constat, le ministère a tenté de réagir en introduisant la licence en sciences de l’éducation, visant à réintégrer davantage d’alternance et de stages pratiques dès le cursus universitaire.

Les programmes scolaires, eux aussi, suscitent de nombreuses critiques. Jugés trop lourds et parfois déconnectés des réalités sociales et économiques des élèves, ils contribuent à la démotivation et au décrochage. Beaucoup d’acteurs du secteur appellent à une refonte profonde des contenus afin de mieux les adapter aux mutations du monde actuel et aux besoins des apprenants.

Les résultats du baccalauréat confirment ces déséquilibres persistants. Dans certaines sessions récentes, des gouvernorats comme Jendouba, Kasserine, Kairouan, Siliana  ou Sidi Bouzid et le Kef ont enregistré des taux de réussite souvent inférieurs à la moyenne nationale, alors que les régions côtières et le Grand Tunis et Sfax dépassent régulièrement les 50 – 60% pour atteindre les 70% à Sfax. Ces écarts traduisent des inégalités profondes en matière d’infrastructures, d’encadrement et d’environnement scolaire.

Inégalités, infrastructures et nouveaux fléaux

Un autre mal, plus silencieux mais tout aussi déterminant, ronge l’école tunisienne : la vétusté des infrastructures scolaires. Une part importante du parc éducatif date de plusieurs décennies. Selon des estimations souvent avancées dans les rapports sectoriels, plus de la moitié des écoles primaires ont plus de 50 ans. Beaucoup d’entre elles souffrent d’un manque d’entretien chronique : bâtiments dégradés, toitures endommagées, sanitaires insuffisants, absence d’espaces adaptés à l’apprentissage ou aux activités sportives.

Dans certaines écoles rurales, les conditions minimales de sécurité et de confort ne sont plus garanties. Les établissements vieillissants, combinés à un entretien insuffisant, accentuent le sentiment d’abandon et fragilisent davantage le lien entre l’élève et l’école. L’infrastructure, censée soutenir l’apprentissage, devient parfois un facteur supplémentaire de décrochage.

Sur le plan des ressources, un élément aggravant mérite d’être souligné : le budget de l’éducation. Alors qu’il représentait historiquement plus de 30% du budget général de l’État, il a connu une régression progressive au fil des années pour se situer aujourd’hui à un peu plus de 10% et dont plus de 90% consacrés aux salaires. Ce recul relatif, dans un contexte de croissance des besoins, pèse lourdement sur la qualité du service public de l’éducation.

À cela s’ajoute une réalité plus préoccupante encore : la montée de la violence sous toutes ses coutures. Agressions entre élèves, tensions avec les enseignants et incidents récurrents dans les établissements traduisent une dégradation du climat scolaire. L’école, au lieu d’être un espace de stabilité et de protection, reflète de plus en plus les tensions sociales environnantes.

Dans le même temps, la consommation de drogues chez les jeunes suscite de grandes inquiétudes. Selon certaines études et enquêtes sociales, environ 15 % des élèves auraient déjà été exposés à la consommation de substances psychoactives, sous différentes formes. Ce phénomène révèle une vulnérabilité croissante d’une partie de la jeunesse scolaire.

Une école en quête d’un nouveau souffle

Ainsi, l’école publique tunisienne fait face à une accumulation de crises: sociales, pédagogiques, structurelles et même morales. Malgré les efforts fournis, les résultats restent en deçà des attentes.

Les réformes se succèdent, mais les problèmes persistent. Et derrière les statistiques d’abandon scolaire, de réussite ou d’échec, se dessine une réalité plus profonde : celle d’une école qui peine à remplir sa mission fondamentale, et d’une société qui voit s’éloigner, silencieusement, une partie de sa jeunesse.

A suivre.

Brahim OUESLATI

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Auteur

La Presse

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