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Première de l’opéra tunisien « Didon et Enée » : Perpétuer l’excellence

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  • 16 mai 2026
  • 8 min de lecture
Première de l’opéra tunisien « Didon et Enée » : Perpétuer l’excellence

Après le succès des opéras « Carmen » et « La Traviata », le Théâtre de l’Opéra de Tunis a programmé le 14 et le 15 mai les deux premières représentations du nouveau projet « Didon et Enée ». L’événement a rassemblé un large public.

La Presse — « Didon et Enée » est un opéra baroque inspiré de l’Enéide de Virgile qui date du 19e av. J.C. Il est composé par Henry Purcell à la fin du 17e  siècle sur un livret de Nahum Tate (1652-1715). Il s’agit en fait du premier opéra entièrement chanté de l’histoire britannique. Cette œuvre lyrique retrace une romance tragique entre Didon, reine et fondatrice de Carthage, et Enée, prince troyen exilé, survivant de la guerre de Troie.

Alors que Belinda, la sœur de Didon, l’encourage à accepter cette passion et épouser Enée, des sorcières préparent aux amoureux un complot sournois afin de les séparer. Enée finit par quitter Carthage et partir fonder une nouvelle cité en Italie. Didon est donc abandonnée au chagrin et à la mélancolie.

Cet opéra explore ainsi les thèmes du conflit entre amour et devoir, de l’abandon, de la fatalité et du pouvoir destructeur de la manipulation. L’histoire reste tout de même ouverte à de nouvelles interprétations qui pourraient dégager de nouvelles analyses et des sens encore inexplorés.

Une rencontre musicale internationale

Ce projet artistique grandiose est produit par le Théâtre de l’Opéra, avec le soutien du ministère des Affaires culturelles, de la Fondation Orange, l’Institut français de Tunisie et l’Institut français de Paris.

L’adaptation de l’opéra anglais à Tunis, berceau de Carthage et ancien royaume de Didon, a mis à l’honneur de grands noms de la scène lyrique tunisienne dans les rôles principaux, à côté de jeunes talents virtuoses. Didon a été brillamment campée par Nesrine Mahbouli. Enée a été joué par Haythem Hadhiri le 14 mai et Khalil Saïed le 15 mai.

Lilia Ben Chikha a incarné Belinda. Il y avait également MaramBouhbal dans le rôle de la sorcière, en plus de Wajd Akrou, Oumaima Ben Amar et Mayssa Attar. Parmi les autres voix masculines figurent Houssem Ben Moussa et Ghaith Sâad qui ont participé au premier spectacle ainsi que Hatem Nasri et Mohamed Ali Zouch qui ont été sur scène à la deuxième date. Claire Lefilliâtre a été présente en soprano invitée.

La direction musicale a été confiée à Stéphane Fuget,  réunissant les musiciens de l’ensemble baroque français Les Epopées, dont il fait partie, et ceux de l’Orchestre de Tunis.

Le Ballet et le Chœur du Théâtre de l’Opéra de Tunis ont apporté une précieuse dimension artistique qui a contribué à l’excellence du spectacle. La mise en scène et les chorégraphies ont été assurées par l’artiste libanais Omar Rajeh.

SEM l’ambassadrice de France s’est adressée au public avant le début du spectacle pour souligner que ce projet ouvert et vivant est le fruit d’un travail de dialogue, de transmission et de création. Elle a rappelé que les premières représentations coïncident avec le lancement à Marseille de La Saison Méditerranée 2026, un grand événement culturel international dont la Tunisie est partenaire principal. SEM l’ambassadeur britannique a confirmé à son tour dans son discours la place de la musique qui transcende le temps et les frontières.

Une relecture moderne

Loin d’être une pâle copie des représentations données à l’étranger, la version tunisienne de « Didon et Enée » est une vision artistique locale et originale. L’opéra mêle dans un équilibre subtil chœur, musique jouée, chorégraphies et théâtre.

L’harmonie entre voix et instruments traduit la splendeur du style baroque. Les chanteurs ont tous fait preuve d’une grande maîtrise de la voix et du jeu scénique. La plupart d’entre eux sont déjà connus pour leurs performances vocales exceptionnelles, même en dehors du domaine lyrique.

Or, ce n’est pas la musique qui a donné le la, mais plutôt une chorégraphie silencieuse exécutée par un danseur en solo, avant d’être rejoint par les autres membres de la troupe. Les danses tiennent en fait une grande place dans cet opéra pour illustrer et renforcer les ressorts dramatiques et tragiques de l’histoire. Près d’une centaine de danseurs, d’acteurs et de figurants ont été sur scène, dans un véritable esprit de troupe, animés par un même élan artistique.

Le décor était minimaliste en apparence. Des cubes blancs et bleus que les danseurs déplaçaient, construisaient et déconstruisaient à mesure que le spectacle avance, symbolisant, entre autres, la renaissance après le chaos. C’était même écrit en direct en arabe « Tout effondrement n’est pas une défaite ». Une phrase porteuse de sens à l’échelle personnelle, en rapport avec l’amour déchu, mais aussi la reconstruction de soi après l’exil et, dans une dimension plus large, la reconstruction des villes après la guerre.

Le réalisateur a transposé l’histoire en y apportant des modifications. Si, dans la version originale, Didon s’abandonne à la mort avec une ultime lamentation dans les bras de Belinda, la nôtre est plus forte, plus affirmée. Dans cette réécriture dynamique, un autre détail met en évidence l’originalité de l’adaptation : les sorcières ont eu recours à la magie noire, mais aussi aux nouvelles technologies. La relation des deux amoureux a été fragilisée davantage par les rumeurs et les diffamations sur les réseaux sociaux, comme le montre la scène du smartphone. Ce clin d’œil à l’époque moderne fait sortir l’opéra de son style purement ancien et ouvre de nouvelles perspectives.

La première représentation de « Didon et Enée » a été fortement saluée par l’audience. De longs applaudissements debout ont suivi, ce qui confirme l’engouement des Tunisiens pour ces projets artistiques raffinés. Le Théâtre de l’Opéra a encore réaffirmé son exigence de qualité et son goût pour la créativité ainsi que le choix pertinent des collaborations.

Des défis en coulisses

Concilier la tradition baroque européenne et les musiques arabes n’a pas été une tâche facile comme nous l’ont confié les artistes après la représentation. Les préparatifs ont commencé depuis le mois d’octobre dernier avec de nombreuses résidences artistiques. Haythem Hadhiri nous a expliqué que la musique baroque n’a jamais été abordée de si près en Tunisie. Il fallait entrer dans ce monde, s’en imprégner. Une maîtrise différente de la voix s’impose et l’anglais ancien était un enjeu à part entière.

La justesse de l’interprétation vocale, la tenue des voix  et le faire-ensemble ont nécessité, selon les artistes présents, un travail minutieux. Ils ont décrit leurs émotions en voyant la complicité se dessiner petit à petit pendant les répétitions entre les chanteurs et les danseurs qui se sont partagé la scène.

Concernant le volet instrumental, Stéphane Fuget a souligné que les ornements ne sont pas écrits dans la partition originale, d’où la nécessité de retravailler les notes. Le clavecin a été utilisé pour la première fois dans un opéra tunisien. Les instruments à vent comme le hautbois ont permis à l’œuvre d’être la plus proche possible du temps de sa création.

Il est également revenu sur « le bain culturel dans l’Angleterre du 17e siècle qui donne une couleur particulière à la soirée ». Le metteur en scène et chorégraphe libanais Omar Rajeh a expliqué davantage son idée de sortir du format classique en respectant la trame narrative. En plus de changer la fin, il a suggéré des axes parallèles, notamment à travers l’idée de l’exil, de traverser la Méditerranée et des cités en mutation constante.

« Je raconte le monde aujourd’hui », a-t-il précisé. La soprano française, Claire Lefilliâtre, a loué le talent des artistes tunisiens qu’elle a même regardés dans d’autres spectacles. L’opéra « Didon et Enée » pourra-t-il être joué dans d’autres théâtres ? Il faut une fosse et des moyens acoustiques particuliers. Les théâtres archéologiques peuvent accueillir ce genre de spectacles. Cette production est, d’ailleurs, proposée pour l’ouverture du Festival de musique symphonique d’El Jem. L’exportation du spectacle à l’international est également envisagée.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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